Le rôle de l’énergie dans l’auto-organisation du pouvoir

Dans mon post précédent, j’ai proposé une définition du pouvoir capitaliste tel que je peux l’observer actuellement en France, dans l’Union Européenne, et en général dans les pays dits développés. Selon cette définition, le pouvoir capitaliste est une entité macroscopique composée d’un pouvoir économique, d’un pouvoir politique, d’un pouvoir médiatique et secondairement d’un contre-pouvoir « populaire ». J’argumente que ces pouvoirs interagissent les uns avec les autres de manière à ce que les profits obtenus par le pouvoir économique soient maximisés.

Il me semble que cette définition est la plus utile et la plus puissante pour comprendre la marche de nos économies actuelles, notamment vis-à-vis des contraintes énergétiques et environnementales que nos sociétés rencontrent et rencontreront au cours du XXIème siècle.

J’explore dans le présent post le lien, qui me semble intime, entre le comportement du pouvoir capitaliste et le débit d’énergie dont l’économie qu’il pilote dispose.

Mon analyse mène à la conclusion qu’en période de débit d’énergie en apparence illimité, le pouvoir capitaliste s’auto-organise de manière à faire monter une classe moyenne et à réduire les inégalités ; au contraire, en période de débit d’énergie contraint, dont la situation actuelle, il s’auto-organise de manière à creuser les inégalités.

Je détaille les divers mécanismes qui relient le débit d’énergie disponible à ces comportements différenciés, lorsque l’énergie semble illimitée, puis lorsqu’elle est contrainte.


 

Nous l’avons déjà largement discuté sur ce blog, l’énergie constitue le sang de notre économie. L’économie peut être comparée à un métabolisme qui prélève des ressources dans son environnement (du bois, des animaux, des plantes, des minerais, de l’énergie…), qui les transforme en biens et services, et ce faisant génère des déchets (pollution de l’air, de l’eau, des sols). L’énergie joue un rôle crucial sur la phase de transformation, car toute transformation requiert de l’énergie. Par exemple, pour produire un meuble en bois, il faut couper des arbres, les débarder, puis couper le bois en planches, les transporter dans une usine d’assemblage, monter le meuble, puis le transporter afin qu’il arrive dans votre salon. A chacune de ces étapes, il faut de l’énergie.

C’est bien sûr un travailleur (salarié, indépendant, artisan, agent public…) qui actionne les flux d’énergie via diverses manettes, boutons, volants, leviers, touches, etc. Par exemple, le conducteur du poids lourd qui transporte les planches ne fournit aucune énergie dans l’acte de transporter les planches (ou alors c’est lui qui pousserait le camion !) ; il ne fait en fait que piloter le camion dont le carburant permet le mouvement.

Ainsi, toute valeur ajoutée produite par une entreprise repose sur des transformations pilotées par ses salariés, et effectuées par de la consommation d’énergie. D’un point de vue macroéconomique, une fois les salariés (qui ont piloté cette chaîne de valeurs ajoutées) rémunérés, et les impôts payés, il reste les bénéfices des entreprises, que les actionnaires peuvent décider de se reverser (alternativement, ils peuvent décider de réinvestir une partie des bénéfices dans les entreprises). Donc, sans énergie consommée, pas de bénéfices, et pas de dividendes à se reverser.

Un fonctionnement différent selon que l’énergie est abondante, ou limitée

Quand l’énergie est abondante et peu chère, l’agrégat des entreprises peut produire beaucoup plus de biens et de services sur une année que l’année précédente. Lorsque l’énergie devient contrainte et plus chère, cet agrégat ne peut plus en produire autant.

Or, selon notre définition du pouvoir, tout fonctionne comme si cet agrégat ne visait qu’une chose : la maximisation des profits de ses actionnaires à court terme. Ainsi, en fonction de l’énergie disponible, cet agrégat peut prendre différents modes de fonctionnement afin de répondre à son objectif.

Lorsque l’énergie est abondante, les bénéfices viennent tout seul

Si l’énergie est abondante, c’est-à-dire si la consommation d’énergie peut croitre fortement d’une année à l’autre, il vaut mieux augmenter rapidement la quantité de biens et de services produits, quitte à se faire peu de marge sur chaque bien ou service vendu. C’est l’augmentation du volume produit qui permet l’augmentation des bénéfices. Si par exemple je peux consommer à peu de frais 5% d’énergie en plus, pour produire 5% de biens en plus, et en supposant que mes coûts (salaires, intrants…) augmentent proportionnellement, je vais obtenir 5% de bénéfices en plus. Cela correspond à une augmentation de la taille de mon marché.

Cependant, pour ce faire, il faut que suffisamment de gens puissent acheter ces biens et services, et les désirent. C’est ainsi qu’Henry Ford décida dans les années 1910 de mieux payer ses propres employés et de leur donner 2 jours de congés par semaine, afin qu’ils puissent s’acheter les voitures Ford qu’ils participaient à produire. Il s’était aperçu qu’ils n’avaient pas l’utilité d’une voiture car ils n’avaient pas le temps d’en utiliser une, ni le salaire pour se la payer. Dans les années 1920, une entreprise productrice de bacon a fait appel à l’un des tous premiers lobbyistes modernes pour qu’il construise l’idée qu’un petit déjeuner « sain » devait contenir du bacon. En passant par quelques médecins influents, le tour était joué, et cela a permis à l’ensemble des entreprises de bacon (pas seulement celle qui avait mandaté le lobbyiste) de vendre plus de bacon. Dans ces deux exemples, le but recherché était bien d’augmenter rapidement la taille du marché, ce qui maximisait les bénéfices. Au contraire, une entreprise de bacon restant sur un petit marché, même en se faisant plus de marge sur chaque tranche vendue, se serait fait largement dépasser par sa concurrente.

En parallèle, il faut que suffisamment de gens soient disponibles pour travailler à piloter toujours plus de flux d’énergie. Au premier ordre, si on veut produire 5% de plus chaque année, il faut trouver 5% de main d’œuvre en plus chaque année. C’est ainsi qu’au cours de 30 glorieuses, le chômage était très bas, et les femmes ont constitué ce gisement de main d’œuvre supplémentaire, nécessaire à une forte croissance de la taille des marchés et du nombre de biens et services vendus.

Lorsque l’énergie est limitée, il faut aller chercher les bénéfices « avec les dents »

Au contraire, si l’énergie est plus rare, il n’est pas possible de faire augmenter la taille du marché aussi rapidement. Cela se traduit par des produits qui sont relativement moins accessibles qu’en période d’énergie abondante (soit ils sont plus chers soit le pouvoir d’achat moyen est moins élevé, ce qui en revient au même).

Dans ce cas, difficile de conserver les mêmes taux de croissance des bénéfices qu’en temps d’abondance énergétique. Plusieurs stratégies sont alors envisageables pour y remédier. Leur nombre n’est certainement limité que par la créativité des intéressés, mais en voici les principales :

  • Les grands actionnaires peuvent décider d’adapter le modèle d’affaire de leur entreprise, en fonction de ses forces, faiblesses, et des opportunités et menaces qui se présentent à elle, dans le but de réduire leurs couts et/ou augmenter leurs marges toutes choses égales par ailleurs. Par exemple, ils peuvent viser un marché plus luxueux en augmentant la qualité de leur gamme sans pour autant trop augmenter leurs coûts. Cette option est plus coûteuse et risquée que les suivantes car elle constitue un changement de stratégie, voire un changement de modèle d’affaire.
  • Les grands actionnaires peuvent décider de moins investir pour le futur de leur entreprise afin de se verser immédiatement plus de bénéfices sous forme de dividendes, ou de se faire racheter leurs actions par l’entreprise elle-même. Cela correspond à un pilotage plus court-termiste de l’entreprise, qui génère des dividendes à court-terme mais qui conduit plus tard au déclin de l’entreprise.
  • Ils peuvent décider de grignoter des parts de marchés aux concurrents en améliorant leurs procédés de production, ce qui est néanmoins difficile car tous tentent de le faire.
  • Une solution de repli efficace est alors de faire passer des activités du secteur public vers le secteur privé. Pour cela, ils peuvent faire pression, par leurs lobbies ou par leurs relations personnelles, pour que le service public soit vendu ou délégué au pouvoir économique. Cela leur fournit un marché vierge à conquérir, qui leur permet de retrouver une dynamique d’agrandissement du marché. En France c’est ce qu’il s’est passé pour le secteur pétrolier, pour les autoroutes, pour la téléphonie, etc., et c’est ce qu’il se passe pour les aéroports, le ferroviaire, ou bientôt pour les centrales hydroélectriques. La caisse de retraite française est également en passe, si le gouvernement Macron termine sa réforme, de se privatiser lentement par un transfert de cette caisse vers des fonds de pension privés. Je ne préjuge ici en rien de l’efficacité comparée entre une gestion par le secteur public ou par le secteur privé, efficacité qui dépend du secteur. Je note simplement qu’il s’agit d’une stratégie valable pour atteindre des marchés vierges et donc de nouvelles opportunités de bénéfices.
  • Les grands actionnaires peuvent faire pression sur le pouvoir politique pour qu’il baisse les impôts et taxes sur les entreprises, ou (c’est équivalent) pour qu’ils les subventionnent.
  • Ils peuvent également opter pour une stratégie d’optimisation fiscale au niveau international, pour que leur entreprise paye le moins d’impôts possible au global. A long-terme, c’est un manque à gagner pour les Etats qui mène à leur affaiblissement, et les incite à revendre des biens publics.
  • De manière bien plus puissante, les grands actionnaires peuvent faire pression pour que se mettent en place des institutions internationales (ou, à défaut, de simples accords) promouvant la mise en concurrence de pays dont les normes fiscales, les niveaux de salaire et de compétitivités sont différents, qui permettent dans un second temps de faire pression sur l’Etat pour qu’il subventionne, ou baisse les taxes, sous la menace de pertes d’emplois (par délocalisation, la main d’œuvre étant moins chère ailleurs) ou d’optimisation fiscale (en payant ses impôts dans un autre pays). L’Union Européenne est une telle institution : les mouvements de biens et de capitaux y sont libres, mettant toutes les entreprises de la zone en concurrence alors que certains de ces Etats Membres ont des taux d’imposition sur les entreprises très faibles (Irlande, Luxembourg, Malte, Pays-Bas), que les niveaux de salaires y varient d’un facteur 1 à 8, et que la monnaie unique ne permet pas d’atténuer par les jeux des taux de changes les différences de compétitivité entre les Etats Membres.
  • C’est ainsi que le CICE, justifié par un manque de compétitivité de l’industrie française, a permis d’alléger les coûts des entreprises de 20 milliards d’€ par an pendant ses 7 ans d’existence (ce dispositif est maintenant pérennisé sous forme d’une baisse des cotisations patronales).
  • Les grands actionnaires peuvent orienter les salaires à la baisse en modifiant leur politique de recrutement (par exemple se séparer de leurs salariés anciens, et donc couteux, au profit de nouveaux, moins couteux, ou encore remplacer les salariés qui partent par de la sous-traitance qui donne au salarié un statut moins avantageux), ou en investissant dans des entreprises qui fournissent les mêmes biens et services mais qui payent moins les travailleurs et cotisent moins pour les protéger. Par exemple, RBNB remplace les acteurs traditionnels de l’hôtellerie, Deliveroo ou Amazon remplacent des entreprises de livraison, tout en évitant les normes de sécurité au travail ainsi que la couverture santé des travailleurs, en passant par un travail non salarié. La SNCF, ENGIE ou EDF passent de plus en plus par des sous-traitants ou des filiales qui n’offrent pas les mêmes statuts à leurs employés, permettant de réduire les avantages, formes de salaire indirect.
  • Indépendamment de cela, ils peuvent pousser des politiques d’augmentation de la productivité dans les entreprises afin de payer moins de salaire pour plus de biens et services produits. C’est ainsi que des entreprises comme La Poste, les entreprises de vérification de la sûreté des ascenseurs, ou les entreprises d’aide à la personne (care), demandent à leur salariés d’augmenter le nombre de services rendus à l’heure, parfois au détriment du contact humain ou du sens que le travailleur donne à son travail. La productivité peut également être augmentée par de l’automatisation (caisses automatiques dans les supermarchés qui évitent de payer les caissiers, écrans publicitaires qui évitent de payer les colleurs d’affiche, compteurs Linky qui évitent de payer le releveur de compteur, caméras de vidéosurveillance pour éviter de payer des agents qui font des rondes, etc.). Notez cependant que ces stratégies de réduction de la masse salariale (réduction des salaires et/ou du nombre de salariés pour produire autant de biens et de services) mènent, pour l’agrégat des entreprises, à des consommateurs qui ont moins de pouvoir d’achat et donc qui consomment moins. Par conséquent, c’est une stratégie qui peut fonctionner pour une entreprise seule, ou sur un temps limité, mais qui dégrade la situation pour les actionnaires au global si cette stratégie est utilisée largement sur le moyen terme.
  • Les grands actionnaires peuvent faire pression sur le pouvoir politique pour qu’il minimise les obligations légales qui génèrent des coûts pour leurs entreprises, ou alors pour qu’il n’en mette pas de nouvelles en place : par exemple, les normes environnementales, sanitaires, les normes relatives aux risques industriels, ou les normes de sécurité pour les travailleurs, peuvent être réduites, optimisées, ou négociées, pour réduire les coûts (c’est visiblement ce qu’il s’est passé pour le cas de Lubrizol).
  • De manière bien plus puissante, ils peuvent faire pression pour que se mettent en place des institutions internationales (ou, à défaut, de simples accords) favorisant la mise en concurrence de pays dont les niveaux de normes sociales, sanitaires, de sécurité, ou environnementales sont différents, qui permettent dans un second temps de faire pression sur l’Etat pour qu’il baisse ses normes sous la menace d’une délocalisation, voire d’utiliser des travailleurs détachés qui sont soumis aux faibles cotisations sociales de leur pays et pas du pays dans lequel ils travaillent.
  • Les grands actionnaires peuvent faire pression sur le pouvoir politique pour qu’il signe des accords commerciaux, ou des traités internationaux, favorisant l’accession à des marchés encore relativement vierges, ailleurs. Dans les cas extrêmes, ils peuvent également faire pression pour que le pouvoir politique impose (militairement, économiquement, ou diplomatiquement) à un autre pays de leur réserver un marché. Serait-ce qui a poussé la Grèce à s’armer abondement d’armes françaises et allemandes, et à vendre nombre de ses aéroports à l’Allemagne suite aux pressions financières de la troïka ? Je n’ai pas assez creusé le sujet pour l’affirmer ou l’infirmer, mais de telles stratégies sont envisageables.
  • Enfin, ils peuvent faire pression pour que se développe, ou au moins se maintienne, un système financier qui permet d’obtenir des profits supérieurs à ceux que l’économie réelle pourrait leur apporter, via des outils sophistiqués de spéculation et des institutions qui favorisent et protègent ces profits. Ainsi le système financier actuel leur permet d’atteindre des taux de rendement plus élevés que ceux accessibles par l’économie réelle, et sans grand risque pour eux. Dans l’Union Européenne, les actifs financiers sont surévalués par l’injection constante de monnaie par la Banque Centrale Européenne, et en cas de grosse perte (une crise financière), les Etats Membres sauvegardent la valeur des actifs au détriment du contribuable. C’est la fameuse mécanique du « privatiser les profits, socialiser les pertes ».

Résumons :
énergie abondante = montée de la classe moyenne ;
énergie contrainte = pouvoir néolibéral

Assez systématiquement, vous vous rendez certainement compte que la situation d’énergie abondante semble correspondre à ce que nous avons connu en Europe pendant les 30 glorieuses, tandis que la situation d’énergie contrainte correspond à notre époque, dite d’économie néolibérale.

  • En période d’énergie abondante, il faut que la taille du marché s’accroisse : le marché doit alors trouver des consommateurs en grands nombres, et accompagner leur émergence, par la création de besoins nouveaux, via du marketing, de la publicité, et une hausse du temps libre et des salaires. Il doit également trouver des travailleurs pour piloter les flux d’énergie qui effectuent la production. Cette production et cette consommation de masse correspond à l’apparition d’une classe moyenne : les ménages accèdent en à peine quelques décennies aux frigos, machines à laver, maisons individuelles avec jardin, voitures, viande à tous les repas, etc. Cela correspond à une phase d’expansion de tous les marchés en même temps, c’est-à-dire une phase de croissance très forte. Cette phase est associée à de larges bénéfices pour les actionnaires. On peut dire que le pouvoir capitaliste est dans une logique « gagnant gagnant » vis-à-vis de la population en période d’énergie abondante (au moins du point de vue de la consommation matérielle).
  • En période d’énergie contrainte, il est difficile de maintenir les bénéfices que l’on a connu en phase d’énergie abondante. Alors diverses stratégies peuvent être utilisées. Ces stratégies mènent aux conséquences suivantes : pression sur les normes environnementales, sanitaires, de sécurité au travail ou de sûreté industrielle, privatisation de services publics, réduction globale des moyens de l’Etat, baisse des salaires, hausse du chômage, baisse des investissements privés pour le futur des entreprises. Tout ceci débouche sur un appauvrissement de ceux dont les revenus dépendent essentiellement de leur travail, et un maintien de la richesse de ceux dont les revenus dépendent essentiellement de leurs rentes (les dividendes que leur reversent les entreprises qu’ils possèdent). Les moyens de l’Etat s’amenuisant, une pression est mise sur les services publics pour réduire leurs coûts. J’en ai discuté pour le cas de l’hôpital français lors de la crise du COVID, et en avais conclu à une moindre capacité d’adaptation face à une crise sanitaire. De même, les autres services et entreprises publiques tentent de réduire leurs coûts parfois au détriment des normes environnementales, sanitaires, ou de sécurité, amorçant la même tendance que le secteur privé (voir l’incendie de la station d’épuration d’Achères, dont les causes ne sont cependant pas encore établies). Bref, cette période mène le pouvoir capitaliste à une augmentation des inégalités et une augmentation des risques (sanitaires, industriels, environnementaux). Cela correspond à une phase de croissance faible voire nulle. Le pouvoir capitaliste entre dans une phase néolibérale et dans une logique « gagnant perdant » vis-à-vis de la population en période d’énergie contrainte.

La théorie à l’épreuve des faits : l’énergie consommée

Reste maintenant à voir si ces descriptions sont bien en phase avec les évolutions constatées de la consommation d’énergie dans le monde au cours des 30 glorieuses puis après.

energie primaire

Les courbes ci-dessus représentent l’énergie consommée dans le monde depuis les années 1940. On y observe une croissance de la consommation de type exponentielle pendant les 30 glorieuses (de 1940 à 1970, extrapolée par la courbe pointillée sur le graphique), puis une croissance de type linéaire par la suite. Au cours des années 1970, deux événements majeurs ont matérialisé le fait que le débit d’énergie qui serait disponible n’allait plus croître autant qu’avant : les chocs pétroliers (1973, 1979, qu’on voit très clairement apparaître sur la courbe du pétrole seul, éloquente dans la rupture qu’on constate suite à ces chocs).

Conso pétrole

On voit ainsi la rupture entre la phase d’énergie abondante, dans le sens où sa croissance était apparemment sans limite (le nombre de transformations pouvait, en apparence, augmenter sans limite l’année suivante, et avec lui la taille du marché), et la phase d’énergie contrainte, lors de laquelle le marché ne peut plus augmenter de manière exponentielle. Ces phases correspondent bien aux 30 glorieuses, puis à l’ère néolibérale qui arrive à partir de la fin des années 1970.

Cela ne démontre cependant pas un lien de causalité entre le débit d’énergie et le comportement de l’économie. Deux histoires crédibles peuvent en effet être avancées : (a) l’idéologie néolibérale s’impose d’elle-même au cours des années 1970 – 1980 et ainsi le pouvoir économique se focalise sur les profits venant de la spéculation financière et sur les baisses de coût comme décrit précédemment, et ce faisant délaisse l’économie réelle. Ce mouvement creuse les inégalités, réduit la capacité de consommation de la population et donc réduit l’extraction d’énergie ; (b) des contraintes géologiques et géopolitiques à l’extraction de pétrole se cristallisent au moment des chocs pétroliers. Elles permettent à l’idéologie néolibérale de s’imposer au cours des années 1970-1980 par sa meilleure efficacité à maximiser les profits à court terme pour le pouvoir économique, dans ce nouveau contexte énergétique. Notez que si c’est l’option (a) qui prévaut, cela signifie qu’en fait le pouvoir capitaliste n’a pas été contraint par la taille du robinet à pétrole, et donc qu’il ne cherche pas à maximiser ses profits ou alors qu’il est inefficient à le faire depuis que l’idéologie néolibérale s’est imposée. La question n’est pas que théorique : si l’option (a) prévaut, des politiques de « relance keynésienne » et de redistribution des richesses pourraient relancer la consommation en général et celle de pétrole en particulier, en suivant de forts taux de croissance au niveau mondial, et tout en satisfaisant les grands actionnaires ; cela ne serait pas le cas si l’option (b) prévaut, comme je le pense, et il faudrait alors proposer d’autres politiques économiques.

La théorie à l’épreuve des faits : les inégalités

Lors de la phase d’énergie contrainte, les bénéfices peuvent continuer d’être exponentiels, mais au prix d’un accroissement des inégalités : tout se passe comme si, par les diverses stratégies que j’ai citées précédemment, le pouvoir économique prélevait de plus en plus d’argent à l’Etat et aux personnes dont les revenus dépendent essentiellement de leur travail, afin de maintenir ses bénéfices, mais au détriment de ces derniers.

inegalités

On voit clairement dans ce graphique tiré du rapport sur les inégalités mondiales, l’inversion de tendance générale qui a lieu entre la fin des années 1970 et la fin des années 1980, en fonction des pays : la part du patrimoine possédée par les 1% les plus aisés baisse tout au long de la phase de croissance forte de l’énergie (baisse des inégalités), puis se remet à augmenter lorsque le débit d’énergie est contraint (hausse des inégalités). Dans la phase de baisse des inégalités, ce n’est pas que les 1% s’appauvrissent, c’est que les 99 % restants s’enrichissent également (montée des classes moyennes), ce qui dilue la part des 1% dans un total grandissant. Au contraire, dans la phase d’augmentation des inégalités, les 1% les plus riches récupèrent une part plus grande de la croissance (même faible), récupèrent des biens et entreprises publics, voire récupèrent des richesses des 99 % restants. C’est ainsi qu’une part grandissante des 99% s’appauvrit (« décantation » des classes moyennes par le bas). Notez que la Chine et la Russie sont représentées dans leur phase d’économie de marché capitaliste.

Que peut-on attendre du pouvoir capitaliste pour la suite ?

Un visage différent en fonction de l’énergie disponible…

Ainsi, par le simple fait que le débit d’énergie disponible dans le système ait changé, l’ensemble du pouvoir capitaliste s’est réorganisé (par un phénomène d’émergence, et pas forcément par des décisions concertées par un petit groupe de personnes). Son but est cependant toujours le même : générer le plus de profits à court-terme. En période de débit d’énergie en apparence illimité, le pouvoir capitaliste s’auto-organise de manière à faire monter une classe moyenne et réduire les inégalités ; en période de débit d’énergie contraint, dont la situation actuelle, il s’auto-organise de manière à creuser les inégalités.

Notez que ces caractéristiques se sont retrouvées sous des formes de pouvoirs non capitalistes, au cours de l’histoire. Des historiens et statisticiens retrouvent ainsi ce lien structurant entre le débit d’énergie par personne et les inégalités dans les monarchies médiévales Française, Anglaise et Russe. La source principale d’énergie à l’époque était l’énergie solaire captée via la biomasse (alimentation, et chauffage au bois), et était donc directement proportionnelle à la surface de terres agricoles et de forêts accessible à la population. Ces chercheurs montrent que systématiquement, lorsque la surface de terre agricole par habitant devient trop petite (en d’autres termes, lorsque le débit d’énergie solaire annuel par habitant passe sous un certain seuil), divers mécanismes s’enclenchent et mènent à un creusement des inégalités puis à une régulation de la population par famine, épidémie ou guerre. Cela pose ainsi la question de savoir quel(s) type(s) de pouvoir saurai(en)t gérer efficacement une contrainte énergétique, les monarchies médiévales n’y étant pas parvenu.

Mais aussi en fonction des contre-pouvoirs

On serait tenté de conclure de mes raisonnements que le facteur énergétique serait le seul facteur explicatif de ces changements. Or, vous pourriez objecter qu’y compris pendant les 30 glorieuses, même si la croissance et les bénéfices coulaient à flot, il eut été possible de ne pas mettre en place de normes environnementales, de normes de sécurité au travail, ou encore de ne pas mettre en place un système de santé socialisé à l’échelle nationale en France. Ces mises en place ont en effet constitué autant de coûts supplémentaires pour les grands actionnaires (en adaptation aux normes ou en cotisations), les empêchant de maximiser leurs bénéfices. L’abondance énergétique n’explique que le fait qu’il était nécessaire qu’une classe moyenne monte, pas le fait que des structures et des institutions soient mises en place pour offrir des protections à tous. D’ailleurs, c’est plutôt ce qu’il s’est passé aux Etats-Unis en ce qui concerne le système de santé : l’assurance santé est restée dans le domaine privé, elle y constitue donc un marché accessible aux actionnaires, ce qui n’est pas le cas en France.

C’est en cela qu’il s’agit d’inclure les contre-pouvoirs pour une compréhension plus fine de ce qu’il s’est passé. Pendant les 30 glorieuses, un contre-pouvoir organisé et fort existait en France. J’appelle ici « contre-pouvoir » les forces diverses, largement populaires, qui s’opposaient, dans une certaine mesure, à la génération de profits à courts termes des grands actionnaires. Citons par exemple le Parti Communiste Français, idéologiquement appuyé par l’existence d’un contre-modèle en URSS, et qui obtenait systématiquement entre 20 et 30% des voix aux diverses élections, ou encore des syndicats puissants, bien organisés et représentatifs. 40% des salariés étaient syndiqués au début des années 1950, et 3 à 5 millions de jours de grève par an sont comptabilisés dans les années 1960-1970, contre moins de 500 000 depuis les années 1990, ce qui illustre le contre-pouvoir que les syndicats déployaient.

Ces contre-pouvoirs ont fait pression de diverses manières dont la grève, mais aussi la menace de larges mouvements de contestation. Ils ont obtenu : augmentation des salaires, diminution du temps de travail (par les congés payés et par la durée de travail hebdomadaire), amélioration des conditions de travails (sécurité, santé), mise en place de systèmes de protection socialisés (retraite, famille, santé). Par exemple, le salaire minimum a été rehaussé de 30% suite au large mouvement de grève de mai 1968 qui a mis à l’arrêt environ 10 millions de travailleurs.

Ces mesures correspondent à des redistributions des richesses de ceux dont les revenus dépendent essentiellement de leur rente vers ceux dont les revenus dépendent essentiellement de leur travail. Elles ont été largement causées par des rapports de force remportés par les contre-pouvoirs populaires plutôt que par l’abondance énergétique. Cette dernière a tout de même joué un rôle important dans la montée en puissance de ces contre-pouvoirs. Le pouvoir économique avait un besoin massif de main d’œuvre pour exploiter et piloter l’énergie abondante, et cela s’est traduit par une longue période de plein emploi. Le plein emploi a permis d’équilibrer le rapport de force entre les travailleurs et les employeurs, car ces premiers n’avaient pas peur de la menace « chômage », inexistante, et ces seconds désiraient recruter rapidement et garder leur salariés, ressource rare. Cela a permis aux travailleurs de faire monter leurs salaires, à l’embauche comme après, entre autres revendications.

En notre période d’énergie contrainte, qui risque de durer sur le long-terme, il semble ainsi illusoire que le pouvoir capitaliste se comporte de manière à réduire les inégalités sans contre-pouvoirs forts. Alors les contre-pouvoirs, aujourd’hui en large partie institutionnalisés et au plus bas de leur puissance (tels les syndicats ou les autres instances de « dialogue social »), peuvent-ils réémerger ? Sous quelles formes et avec quels moyens d’action ?

Mieux comprendre le pouvoir capitaliste d’aujourd’hui

Dans ce post, je propose une définition du pouvoir capitaliste tel que je peux l’observer actuellement en France, dans l’Union Européenne, et en général dans les pays dits développés. Cette définition me servira dans le post suivant pour explorer le lien entre ce pouvoir capitaliste, qui pilote l’économie, et le débit de ressource énergétique auquel il a accès pour la faire fonctionner.

Selon cette définition, le pouvoir capitaliste est une entité macroscopique composée d’un pouvoir économique, d’un pouvoir politique, d’un pouvoir médiatique et secondairement d’un contre-pouvoir « populaire ». Je définis ces quatre composantes, puis j’argumente ici qu’elles interagissent les unes avec les autres de manière à ce que les profits de court-terme obtenus par le pouvoir économique soient maximisés.

Il me semble que cette définition est utile et puissante pour comprendre la marche de nos économies actuelles, notamment vis-à-vis des contraintes énergétiques et environnementales que nos sociétés rencontrent et rencontreront au cours du XXIème siècle.


 

Dans mon post précédent, qui explorait ce que révélait la crise du COVID sur le pouvoir, j’ai défini ce qu’était le pouvoir selon moi. Je rappelle et approfondis ma définition ici, car elle me servira pour de futurs posts qui analyseront le pouvoir sous différents angles.

Les composantes du pouvoir

Pour commencer, je définis trois composantes principales au pouvoir (le pouvoir économique, le pouvoir politique, le pouvoir médiatique), puis une composante secondaire (le pouvoir populaire), et j’explique comment elles fonctionnent ensemble. Ces définitions vont volontairement à l’essentiel en gardant le premier ordre et rien que lui, afin de faciliter la compréhension de ce qu’est le pouvoir, sans être trop caricatural. Autrement dit, je pense qu’oublier un de ces éléments mène à ne plus rien comprendre au pouvoir ; et à l’inverse, je pense que les éléments que je ne mentionne pas sont secondaires pour le comprendre (mais j’ai hâte que vous me contredisiez si j’oublie un élément du premier ordre !).

Le pouvoir économique

Le pouvoir économique prend les décisions relatives à l’arrêt de certaines activités économiques, à leur lancement  ou à leur développement. C’est par exemple le pouvoir économique qui décide « combien de personnes devraient travailler dans tel ou tel secteur ». En économie capitaliste, ce pouvoir est composé au premier ordre des acteurs de la finance, qui comprennent les grands détendeurs de capitaux (les grands actionnaires) et les institutions financières (banques, fonds de pensions…). J’exclus du pouvoir économique l’Etat, même si l’Etat prend des décisions sur les activités publiques (par exemple combien de fonctionnaires de police, ou de personnel hospitalier, devraient exercer).

Le pouvoir économique (les grands actionnaires et le secteur financier, donc) réalise ses placements financiers dans les secteurs qui lui permettent de générer le plus de profits à court terme (et a fortiori, d’éviter des pertes de leur capital). Par ses choix, concrètement, des activités économiques différentes vont se développer ou prendre fin. En d’autres termes, si le pouvoir économique le décide par ses choix de financement, des gens vont se mettre à travailler, ou arrêter de travailler, des ressources naturelles vont être utilisées, ou ne plus l’être. Par exemple, investir dans l’énergie éolienne va mettre au travail des ingénieurs, des techniciens, des ouvriers, des commerciaux, etc., qui vont travailler à concevoir, produire, installer et entretenir des éoliennes, et qui ne vont pas passer ce temps sur d’autres activités.

Ce pouvoir est concrètement relayé dans les décisions économiques via les dirigeants des entreprises. Différents mécanismes sont à l’œuvre pour ce faire. Pour les grandes entreprises, les dirigeants sont incités à s’aligner sur les intérêts des actionnaires en bénéficiant d’un accès privilégié aux actions de l’entreprise (stock options). Ils deviennent alors actionnaires, et par des mécanismes complexes, ils sont également incités à maximiser les bénéfices de l’entreprise sur le court-terme. Pour les entreprises plus petites non cotées en bourses mais financées par des investisseurs (private equity), les incitations sont moins court-termistes, mais elles poussent tout de même à la production de profits sous quelques années.

C’est bien sûr un raisonnement au premier ordre, car vous trouverez toujours des contre-exemples d’actionnaires qui pilotent leurs entreprises avec un objectif de rentabilité à long-terme, voire d’utilité pour la société en premier lieu, ou de petites entreprises qui ne suivent pas ces comportements.

  • L’entreprise Tesla d’Elon Musk constitue un tel contre-exemple : ses résultats d’exploitation annuels n’ont jamais été positifs dans les 10 dernières années. Cette apparente « aberration économique » s’explique par plusieurs facteurs : le personnage d’Elon Musk, scientifique et technophile plutôt qu’investisseur pur ; sa capacité personnelle de financement qui lui permet de facilement lever des fonds et de faire face aux déficits chroniques (milliardaire suite à la revente de Paypal) ; le fait que sa richesse personnelle soit en fait en hausse de par la valorisation en bourse de Tesla, constamment croissante malgré les déficits : si Elon revendait ses parts, il dégagerait une énorme plus-value par rapport au capital qu’il y a investi.
  • D’autres exemples existent dans l’industrie médiatique : le pouvoir économique peut posséder des médias y compris lorsque cette activité est déficitaire, car cela lui donne un pouvoir sur le choix d’information à diffuser, et de sujets à soulever, dans la société (voir description du pouvoir médiatique plus bas). Par exemple le journal Libération a régulièrement été déficitaire ces dernières années.
  • De nombreuses entreprises, notamment parmi les start ups, ont une vocation d’apport de valeur à la société, mais si leur business model ne leur permet pas de faire de profits, ni d’attirer les capitaux du pouvoir économique, elles disparaissent (comme pour cet exemple d’une start-up du recyclage). C’est ainsi que le fonctionnement des marchés et les décisions de financement produisent une forme de sélection darwinienne qui fait subsister, voire grossir, les activités qui génèrent des profits à court-terme, et pas les autres.

Le pouvoir politique

Le pouvoir politique prend les décisions relatives à la fixation des « règles de vie en société », dont les règles relatives aux activités économiques, celles qui vont le plus m’intéresser par la suite. Ce pouvoir comprend le Président de la République, le gouvernement, les députés et sénateurs, les élus des différents échelons de prise de décision politique (élus régionaux, locaux, etc), les hauts fonctionnaires.

Le pouvoir politique organise les règles du jeu. Il organise entre autres celles qui encadrent les activités économiques. Il peut le faire par divers outils, tels que des normes, des standards, des quotas, des taxes et subventions, des interdictions ou obligations, outils qui sont relatives soit aux activités économiques en elles-mêmes (comment on produit les biens et les services), soit à leurs conséquences (pollution, santé, accidentologie, etc. générés par la production), soit aux biens et services qu’elles produisent (normes sanitaires, de pollution, de consommation d’énergie, etc. de ces produits). Ces règles s’imposent alors aux acteurs économiques via divers mécanismes de contrôles, d’instances de discussion, d’un système judiciaire, mécanismes qu’il serait d’ailleurs intéressant d’explorer (qui est motivé ?).

Le pouvoir politique dispose aussi de quelques leviers lui permettant  d’orienter le pouvoir économique, par diverses formes de commandes publiques : il peut par exemple faire fabriquer de nouvelles infrastructures, faire produire des systèmes d’armes pour l’armée, ou faire gérer des infrastructures ou services, soit seul via ses propres entreprises ou agences publiques, soit en finançant des entreprises privées, soit via des partenariats hybrides public-privé. Par exemple, RTE, société à capitaux publics et engagée avec l’Etat par un contrat de service public, est en charge de l’entretien et de l’évolution du réseau de transport d’électricité : cette infrastructure est donc gérée publiquement ; au contraire, les sociétés concessionnaires d’autoroutes, aujourd’hui privées, gèrent les autoroutes ; le nouveau stade de foot de Nice , ou certains établissements pénitentiaires, ont été construits et sont/seront gérés par un Partenariat Public Privé, c’est-à-dire que la construction et certains services seront effectués par une entreprise privée sous un contrat avec le secteur public, et que d’autres services seront assurés par le secteur public.

Par ces impulsions, le pouvoir politique peut favoriser certaines activités économiques, en mobilisant le pouvoir économique (comme avec les concessions ou les partenariats publics-privés) ou sans le mobiliser (c’est le cas des secteurs publics).

L’établissement des règles du jeu, explicites ou implicites, et l’animation de l’économie par le pouvoir politique, se font sous l’influence dominante des acteurs du pouvoir économique, par le biais des entreprises qu’ils possèdent, et qui disposent de forces d’influence très puissantes, ou par le biais de relations personnelles entre les acteurs de ces deux pouvoirs.

  • Les lobbies (relations publiques, en bon Français) sont le bras armé officiel du pouvoir économique envers le pouvoir politique. C’est un bras armé qui est régulièrement justifié par le fait que le pouvoir politique, pour encadrer des activités professionnelles complexes dont il n’est pas expert, doit s’informer auprès de professionnels qui comprennent et suivent ces activités. Ainsi le pouvoir politique s’informe directement auprès des entreprises qui effectuent ces activités. Si par exemple le pouvoir politique propose de mettre en place des indicateurs nutritionnels sur les produits alimentaires, il va s’appuyer en majorité sur les industriels de l’agro-alimentaire pour s’informer, et pour concevoir et valider ces indicateurs.
    En pratique, un rapport de force s’établit en faveur des activités économiques qui mettent le plus de moyens dans du lobbying en leur faveur, d’une part dû à cette asymétrie d’information entre le pouvoir politique non expert et le pouvoir économique expert, et d’autre part dû aux moyens humains très importants qui sont déployés du côté des lobbies. Cet avantage informationnel donné aux activités qui peuvent se défendre grâce à d’importants moyens de lobbying, revient en creux à désavantager les activités qui ont moins de moyens (par exemple la production d’automobiles à beaucoup plus de moyens d’influence que la production de bicyclettes).
    Les lobbies sont dotés de plusieurs outils d’influence. Citons seulement la mise en avant des impacts sur l’emploi en cas de règle qui défavoriserait les activités pour lesquelles ils travaillent. Vulgairement appelé le « chantage à l’emploi », cela permet d’orienter le pouvoir politique vers des choix de règles qui favorisent leur activité existante, ou la défavorisent le moins possible, en négligeant par exemple la question du bien-fondé social et environnemental de cette activité, et au détriment d’autres activités qui pourraient avoir besoin de support.
  • Les relations personnelles proches entre le pouvoir économique et le pouvoir politique (documentées par les travaux de sociologie du couple Pinçon-Charlot) favorisent également le partage d’une idéologie commune selon laquelle « la maximisation des profits par le pouvoir économique en place est bonne pour la société dans son ensemble ». Cette idéologie partagée avec le pouvoir politique mène à l’établissement de règles du jeu plus favorables à la maximisation des profits du pouvoir économique en place et au contraire à une résistance envers les règles qui entraveraient cette maximisation.

Ainsi, les règles prises par le pouvoir politique, influencées de la sorte par le pouvoir économique, et la manière dont elles sont appliquées, sont largement favorables à la génération de profits à court terme pour les acteurs du pouvoir économique en place.

Le pouvoir médiatique

Le pouvoir médiatique, souvent présenté comme un contre-pouvoir, décide des grands sujets à soulever ou non, à aborder ou non dans la société, et de la manière de les développer. Il s’agit des grands médias privés ou publics, nationaux ou régionaux, qui utilisent les canaux de la presse, de la radio, la télévision ou Internet.

Les grands médias sont possédés par l’Etat ou par de grands actionnaires (voir la carte des possessions des grands médias français).

Ils sont financés par la publicité : environ 70% du chiffre d’affaires pour TF115 % du chiffre d’affaire de Libération, et quelques pourcents à peine pour France Télévision. En d’autres termes, les entreprises possédées par le pouvoir économique achètent de l’espace publicitaire disponible sur les médias, et participent par ce biais à les financer. Les médias sont donc plus ou moins dépendants du pouvoir économique pour vivre.

Une autre partie de leur financement provient de l’Etat, soit directement pour les médias publics soit via des aides pour les médias privés (moins de 20% pour Libération).

Enfin, une dernière partie provient des ventes et abonnements, c’est-à-dire du lecteur/téléspectateur/consommateur final du média.

Comme on peut s’y attendre au vu de l’état des possessions des grands médias, et de leurs sources de revenus, les grands médias représentent principalement les intérêts communs du pouvoir économique et politique, et prennent un point de vue idéologique qui leur est favorable. Ils vont ainsi soulever les sujets que ces acteurs trouvent important de soulever dans la société, éviter ceux que ces acteurs préfèrent éviter, et prendre un angle de traitement de ces sujets qui leur est favorable.

Les outils utilisés à cette fin sont :

  • la sélection de sujets qui ne remettent pas en cause le pouvoir économique : les divertissements bien sûr, mais aussi des sujets sérieux « de société », scientifiques, historiques, culturels, tant qu’ils ne permettent pas de comprendre globalement et clairement le pouvoir économique et les systèmes sur lequel il s’appuie (notamment, le pouvoir médiatique n’aborde que très rarement le sujet de son propre fonctionnement).
  • le choix de l’angle des sujets : si le sujet est effectivement un sujet qui parle de l’économie directement, ou indirectement par ses effets induits, l’angle est bien souvent du point de vue du pouvoir économique, et pas du point de vue (éventuel) de ceux qui en souffrent, le contredisent, le subissent, ou proposent de le faire changer substantiellement. Par exemple, le temps de parole donné aux grévistes lors d’un mouvement social est significativement plus faible que celui donné à ceux qui subissent les conséquences négatives de la grève. Or les grévistes protestent bien souvent contre les décisions du pouvoir économique (gel des salaires, fermeture d’usine…), en souffrent, et le remettent en cause. De même, les sujets écologiques qui remettent en cause le pouvoir économique sont traités de manière caricaturale dans les médias si bien que les sujets de fond ne sont pas abordés sérieusement, ne fournissant pas au téléspectateur les armes intellectuelles pour s’en faire son propre avis.

Là aussi il s’agit d’un premier ordre, car les grands médias glissent régulièrement quelques sujets au Journal Télévisé, quelques articles, voire quelques émissions, qui choisissent effectivement des sujets et des angles qui permettent de mieux comprendre, voire remettent en cause, le pouvoir économique (citons par exemple la fameuse émission Cash Investigation). Par contre, sur 100 sujets tirés au hasard sur ces médias, une large majorité répond à ce que je viens d’énoncer : pris ensembles, ils ne permettent pas de réfléchir au pouvoir économique de manière critique et nuancée (l’exercice a été mené par des chercheurs sur les médias américains, et est régulièrement fait par le site Acrimed en France). La pluralité peut donc être grande lorsqu’on ne parle pas de pouvoir économique, mais beaucoup plus faible dans le cas contraire. Par exemple une grande diversité de points de vue est exprimée sur les sujets de société : mariage gay, immigration, religion et laïcité, etc., mais sur les sujets économiques comme la dette publique, l’inflation, l’Union Européenne, la libre circulation des biens et des capitaux, les taxes aux frontières, la décroissance du temps de travail, la décroissance de la consommation, etc., la diversité est faible et les débats souvent caricaturaux.

A cela s’ajoute le fait que les médias, y compris publics, sont soumis à l’injonction de rentabilité, qui est elle-même définie par la mesure de l’audimat car elle permet de donner sa valeur à la publicité (un grand audimat permet d’attirer des annonceurs publicitaires qui sont prêts à payer cher l’espace publicitaire). Vous remarquerez que cette logique ne devrait pas valoir lorsque la publicité est minoritaire dans les sources de financement, comme pour France TV. Cependant l’idéologie de l’audimat comme indicateur unique est largement intégrée chez les journalistes des grands médias, qui passent de manière fluide du privé au public et vice versa. La course à l’audimat justifie un traitement simpliste et rapide des sujets, si bien que les sujets touchant au pouvoir économique, parfois complexes, ne peuvent pas être sérieusement traités. Petit test, savez-vous répondre sérieusement aux questions suivantes : en quoi l’inflation est-elle dangereuse, ou pas ? En quoi la dette publique est-elle un problème, ou pas ? En quoi est-il désirable, ou pas, de transformer le système de retraites existant ? Peut-on interdire les licenciements et pourquoi ? Le secteur public est-il plus, ou moins efficace que le secteur privé ? Qui pilote la planche à billets, et peut-on la mobiliser pour réaliser une transition écologique ? En quoi une décroissance économique organisée en France mènerait, ou non, à devenir vassal des autres puissances mondiales ?

Ainsi, concrètement, les grands médias n’ont pas besoin de recourir à la censure ou aux fake news pour représenter et soutenir le pouvoir économique. Par contre, il faut que ses agents (les journalistes) partagent les mêmes intérêts que ce pouvoir, ou soient en large partie alignés idéologiquement avec ce pouvoir, afin qu’ils soient peu critiques à son égard. Cela s’opère assez naturellement (et donc discrètement) via les processus de formation et de recrutement des journalistes qui accèdent à ces grands médias, dont on s’assure que l’idéologie est proche de celle du pouvoir économique (le libéralisme économique est la seule alternative viable), mais aussi, au cours de leur carrière, via des liens personnels créés avec les pouvoirs politique et économique, qui permet aux agents de ces trois pouvoirs de partager des intérêts similaires.

Le « pouvoir populaire ».

J’ai également adjoint au pouvoir une composante « secondaire » : le « pouvoir populaire ».

Le peuple d’une Nation est multiple, composite, si bien que les politiciens le récupèrent à leur guise : le peuple penserait comme eux. Ma définition réduit le peuple à sa composante de contre-pouvoir, c’est-à-dire à sa capacité à influer effectivement sur les grandes décisions de société qui sont prises. Celui-ci dispose d’un certain nombre d’outils qui lui permettent de former un contre-pouvoir effectif (et c’est heureux, car nous sommes en démocratie après tout). On peut ainsi citer le vote, l’interpellation de nos élus, la prise de parole et l’expression d’idées, en privé et dans les lieux publics, sur les réseaux sociaux, dans les petits médias dits « alternatifs », et plus rarement dans les grands médias, les pétitions, les manifestations, les grèves, voire des actes illégaux comme la dégradation de matériel (graffitis, affichages illégaux, casse…), ou les violences.

Par la suite, je mettrai les petits médias alternatifs dans cette composante du pouvoir plutôt que dans le pouvoir médiatique, pour plus d’efficacité dans mes raisonnements. Il s’agit des chaînes type Youtube, des blogs, et  des médias possédés et financés seulement, ou en large majorité, par leur lectorat.

Le peuple peut plus ou moins s’organiser collectivement pour peser dans les décisions économiques et politiques, et dans les représentations médiatiques, par exemple via des syndicats, des associations, voire des partis politiques, ou alors à titre individuel. Pour que ce contre-pouvoir soit effectif, il faut qu’il dispose de moyens humains (du temps disponible), techniques et financiers pour s’organiser.

En résulte un pouvoir qui vise la maximisation des profits du pouvoir économique

Le pouvoir défini par l’interaction entre ces 4 composantes s’auto-organise avant tout de manière à ce que les grands actionnaires puissent accumuler, et même maximiser, les profits à court-terme. Il ne s’agit pas forcément de décisions concertées par un petit groupe de gens, mais plutôt d’une organisation qui émerge d’elle-même (on parle de phénomène d’émergence), car les différents agents du pouvoir économique partagent des intérêts communs (maximiser leurs profits), une même culture et une même idéologie qu’on pourrait résumer par la formule « la maximisation de nos profits à court-terme est bonne pour la société dans son ensemble ». Cela les amène, sur certains sujets économiques, à « pousser dans le même sens » auprès du pouvoir politique et médiatique, parfois de manière concertée via des associations, parfois non. La résultante de leurs pressions individuelles peut alors s’interpréter simplement sur ces sujets comme si un agent unique « pouvoir économique » décidait.

Le pouvoir politique, influencé par le pouvoir économique et partageant son idéologie, prend des décisions qui sont largement favorables à la maximisation des profits du pouvoir économique. Cet état de fait n’est pas inéluctables, car le pouvoir politique est également influencé par le contre-pouvoir populaire, via les élections (la volonté de se faire réélire), mais également via l’ensemble des outils que le contre-pouvoir populaire peut mobiliser. Actuellement (depuis les années 1980 et le « tournant libéral »), on constate que ces contre-pouvoirs sont moins puissants que le pouvoir économique.

Le pouvoir médiatique est structurellement lié au pouvoir économique, et, au premier ordre, représente les intérêts de ce pouvoir. De plus, en ne fournissant pas les clés de compréhension critiques à leurs lecteurs/ téléspectateurs au sujet du pouvoir en place et de son fonctionnement, en présentant des débats complexes comme simples et déjà tranchés, participe de fait au bon fonctionnement à court-terme du pouvoir, dans son objectif de maximisation des profits pour le pouvoir économique. Cela se fait cependant, d’après moi, au détriment de la légitimité à long-terme de ce pouvoir, qui est déjà en train de s’effriter pour cause d’incohérence entre les représentations de la réalité présentées dans les grands médias et le vécu des gens. Par exemple, l’Union Européenne est régulièrement présentée comme la maison idéale de la prospérité de ses Etats Membres (qu’il faudrait certes réaménager un peu, mais n’en pas changer ni les fondations ni les murs), vision en contradiction avec la réalité vécue par un nombre grandissant de Français. En ce moment, le développement de la technologie 5G est essentiellement présenté par les grands médias et le pouvoir politique sous un angle positif, et comme une absolue nécessité à laquelle il ne faudrait pas même réfléchir, vision en contradiction avec celle des Français, qui se posent beaucoup plus de questions à ce sujet (ceux tirés au sort pour la Convention Citoyenne pour le Climat se sont même positionnés contre le développement de la 5G) .

Le contre-pouvoir du peuple, lui, peut porter toutes sortes de revendications, tenant plus ou moins compte de l’intérêt général, plus ou moins compte du long-terme, et étant plus ou moins antagoniste avec les intérêts du pouvoir économique. Ce contre-pouvoir s’exprime peu à l’heure actuelle dans les pays développés, si bien que les outils et les objectifs du pouvoir économique apparaissent clairement. Cela a d’ailleurs fameusement fait dire à Warren Buffet (membre éminent du pouvoir économique américain) que la guerre des classes existait et que sa classe à lui [le pouvoir économique] était en train de la gagner.

Si j’ai gardé cette définition du pouvoir, c’est qu’elle me semble être la plus efficace pour comprendre la marche de notre société actuelle. En d’autres termes, c’est celle qui me semble expliquer le mieux ce que j’observe en France et dans le Monde actuel via les différents médias que je regarde, grands médias (BFM, TF1, CNEWS, Le Monde, Les Echos, Marianne, France Inter, France Culture…) comme médias alternatifs.

Cette définition n’est pas intemporelle : il va de soi, par exemple, que le pouvoir sous l’Ancien régime n’était pas composé de la même manière. D’autre part, cette définition ne vaut que pour les pouvoirs capitalistes, dans lesquels des actionnaires privés possèdent les entreprises. D’évidence, le pouvoir n’était pas composé ainsi dans l’URSS, dont l’économie était communiste.

Cette définition me permet, dans le post suivant, d’aborder le comportement du pouvoir capitaliste dans différentes conditions d’accès à la ressource énergétique, absolument cruciale dans nos économies.