Archives pour la catégorie Le monde au présent

Avant de pouvoir inventer le monde de demain, il vaut mieux en comprendre les mécanismes actuels. Ça évitera quelques boulettes ;). Les articles de cette catégorie parlent d’actualités dont on entend parler dans les grands média, mais qui n’y sont pas vraiment expliqués. Alors voici un décodage le plus abordable possible du monde au présent !

La place du système médiatique dans le pouvoir

Ce post aborde le sujet du fonctionnement du système médiatique, que j’ai présenté dans mes posts précédents comme un élément clé des pouvoirs démocratiques capitalistes.

Je définis ici le système médiatique dans un objectif de meilleure compréhension du pouvoir : il s’agit de l’ensemble des « grands » médias, ceux qui rassemblent régulièrement de 1 à plusieurs millions de spectateurs français (je me limite aux médias français). Ces médias sont a priori des médias nationaux (et pas locaux), télévisuels (sauf quelques grands journaux de presse nationale et quelques radios), et possédés par des agents capitalistes ou par l’Etat, car ils requièrent des besoins de financement importants (plusieurs centaines de millions, à plusieurs milliards d’euros chaque année). J’oppose ces médias, dans mon post précédent, aux médias que j’appelle « alternatifs », et qui jouent un rôle différent dans le pouvoir. Je n’aborde pas le sujet des médias alternatifs ici.

Je défends dans ce post que le système médiatique ainsi défini possède ses logiques propres, émergentes de l’ensemble des grands médias, et c’est pourquoi on peut parler du « système médiatique », bien qu’il ne soit en aucun cas piloté par une entité particulière.

J’analyse ces logiques propres, puis fais apparaître les raisons qui mènent dans certains cas à des biais médiatiques systématiques. Ce post ambitionne donc de vous fournir les clés principales de compréhension du traitement de l’information par les grands médias français.

J’ouvre finalement la réflexion sur ce que devrait être un système médiatique si on le voulait plus démocratique.


Ce post étant long, voici tout de suite le programme !

  1. Le système médiatique, une machine puissante pour orienter les perceptions
    1. Le média pointe du doigt les faits et les sujets jugés importants… par lui !
    2. Choisir ce qui est censé être important pour tous : un grand pouvoir
  2. Comment le système médiatique traite-t-il l’information qu’il nous délivre ?
    1. Un minutieux travail de traitement de l’information par chaque média…
    2. … Réalisé par des professionnels…
    3. … Mais soumis à des « modes communs »
      1. L’imitation médiatique
      2. L’injonction de rentabilité
      3. La dépendance aux sources disponibles
      4. La sociologie des journalistes des grands médias, et l’idéologie qui l’accompagne
      5. Les sources de financement et la propriété des médias
  3. Un système médiatique qui marginalise l’information susceptible de déstabiliser le pouvoir économique en place
  4. Les grands médias d’un côté et les médias « militants » de l’autre ?
  5. Alors comment améliorer le système médiatique ?
    1. Un système médiatique plus « neutre » ?
    2. Vers un système médiatique plus émancipateur, moins contrôlant…
    3. …Qui doit donc être pluraliste
    4. Quelques propositions d’amélioration

 

Le système médiatique, une machine puissante pour orienter les perceptions

On le constate régulièrement, les médias, pris dans leur ensemble, se focalisent parfois sur un sujet pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois. Sur d’autres sujets, ils semblent les choisir en toile de fond, et dès qu’un fait proche de ce sujet émerge, alors les « caméras et les micros » se braquent dessus rapidement et en priorité. Enfin, encore d’autres sujets peuvent vous sembler négligés par les médias alors qu’ils sont importants à vos yeux. Pensez par exemple aux sujets suivants, tels qu’ils nous ont été présentés par les médias, et demandez-vous dans quelle catégorie vous les mettriez (ou non) : l’incendie de Notre-Dame de Paris, la mort de Johnny, la COVID, l’attentat sur Samuel Paty, l’ensauvagement en France, le dérèglement climatique, l’augmentation des inégalités, les violences policières.

Il est très tentant pour l’auditeur ou le spectateur de se dire que les faits alimentant les sujets médiatisés sont plus importants que les autres faits qui seraient advenus au même moment, mais desquels les médias n’auraient pas parlé Cette tentation a deux raisons majeures. D’une part, ces sujets sont discutés par l’ensemble des grands médias en même temps, le niveau de consensus entre les médias étant rapidement interprété comme le niveau d’importance du sujet. D’autre part, les faits nouveaux qui sont traités sont bien arrivés en dehors de la volonté propre des médias : il est donc tentant de penser qu’il s’agit d’actualités qui s’imposent aux médias, leur travail n’étant alors que de reporter ces faits d’actualité à la société.

Pour quelles raisons les autres faits n’auraient-ils pas été abordés dans les grands médias ? Assez naturellement, on peut imaginer que ces autres faits sont insignifiants en eux-mêmes, ou alors qu’ils sont significatifs, mais qu’ils n’alimentent pas un sujet important.

Le média pointe du doigt les faits et les sujets jugés importants… par lui !

« L’auteur de ce post a mangé une pomme hier » : voilà un fait qui peut sembler insignifiant, et indigne d’être diffusé dans les grands médias. Mais imaginez que la pomme soit devenu un produit extrêmement rare ; alors ce même fait pourrait être jugé important par certains, voire être diffusé dans les médias. Ou imaginez un monde dans lequel un mouvement terroriste aurait pour emblème la pomme, et où le fait de manger une pomme soit devenu un signe de radicalité. Le nombre de mangeurs de pommes pourrait alors être scruté par certains médias, et régulièrement diffusé et commenté.

Autrement dit, en fonction du contexte et de la perception qu’un média a de ce contexte, un même fait peut être jugé important, ou insignifiant. Pour en rester sur les pommes, souvenez-vous que le sujet de la vente de pommes était devenu assez important lors de la crise entre la Russie et l’Europe suite à l’annexion de la Crimée par la Russie. Alors que le reste du temps, ce sujet n’intéresse pas les grands médias. C’est le contexte autour du fait, autrement dit le sujet que le fait alimente, qui est important aux yeux du média (ici, la sanction économique russe envers l’UE).

Un fait jugé important peut également ne pas alimenter un sujet important. La mort d’une personne est habituellement jugée importante dans nos sociétés. Pourtant, on ne parle pas dans les grands médias des un peu plus de 600 000 personnes qui meurent chaque année en France (612 000 en 2019). Et pour cause : cela demanderait, si on dédiait une chaîne de télé à cela, de parler de plus de 1600 décès par jour, ce qui prendrait toute la journée à raison de 50 secondes par décès. Autrement dit, des milliers de faits qui pourraient être jugés importants arrivent tous les jours. Il importe donc, pour un média, d’en sélectionner quelques-uns, auquel il donnera du temps d’antenne, ou de l’espace de papier, et qu’il soumettra ensuite à des centaines de milliers, voire des millions de personnes pour les plus grands médias. Allouer ce temps et cet espace médiatique suppose également d’y allouer des ressources humaines pour analyser les faits, les interpréter à l’aune du contexte qui les entoure et de la ligne éditoriale du média, mettre en forme ce travail et le diffuser largement. Concernant les faits qui n’auraient pas retenu l’attention des grands médias, ces moyens techniques et humains ne seront pas déployés, et les faits resteront largement « sous le radar » de l’opinion publique.

Tout se passe comme si les grands médias jouaient le rôle de pointeur de doigt ou de spot lumineux (comme au théâtre), puis de loupe, vis-à-vis de la multitude de faits qui peuplent toute grande nation chaque jour. Ce sont eux qui indiquent à la population d’une nation ce qu’il est important de regarder, ce sur quoi il est important de donner un peu de temps d’attention, et, en creux, ce qui est indigne d’y porter attention (tout le reste). Par suite, ce sont eux qui indiquent ce qu’il faut inclure dans le débat public pour que notre société puisse discuter d’objectifs d’intérêt général, et ce qu’il n’est pas nécessaire d’y inclure.

Choisir ce qui est censé être important pour tous : un grand pouvoir

Les choix de sujets par les grands médias sont structurants de la perception qu’a la population de la société dans laquelle elle vit.

Si vous n’en êtes pas convaincus et que vous pensez que le public est « intellectuellement indépendant » des grands médias, replongez-vous au début du mois de mars 2020, juste avant le confinement déclenché au cours de l’épidémie de COVID-19. A ce moment-là, quasiment aucun mort de la maladie n’est à déplorer et le nombre de faits importants en France autour du COVID est minimal (quelques centaines d’hospitalisations pour plus de 65 millions d’habitants). Autrement dit, sans les médias, personne ne se serait encore aperçu de quoi que ce soit hormis quelques personnels soignants, et la mesure de confinement prise à la mi-mars aurait été complètement incomprise. Pourtant, en à peine 2 semaines de présence médiatique massive (largement illustrée par l’exemple italien frappé par l’épidémie avant la France), le sujet du COVID a réussi à devenir le sujet n°1 pour plusieurs dizaines de millions de personnes en France. Et un sujet suffisamment grave pour que ces personnes acceptent assez largement, sans trop de contestation, un confinement.

C’est dire la puissance effective du système médiatique : alors que les faits étaient à ce stade minimes en France, l’effet de loupe médiatique a permis à ce sujet de devenir très rapidement ultra-prioritaire. [Attention, je ne dis pas que cette couverture médiatique en particulier ait été néfaste pour les Français ; je dis juste qu’elle a été très puissante et contredit l’idée que les médias seraient peu influents]. Le système médiatique peut largement façonner la manière avec laquelle on voit le monde, et c’est d’autant plus vrai pour la télévision, qui bénéficie par nature de la puissance de l’image.

De par leur puissance, les grands médias sont un véritable pouvoir, mais également un pilier indispensable à toute démocratie : comment la population pourrait-elle décider pour elle-même, ou, à tout le moins, garder un regard critique sur ce que font les décideurs (politiques ou économiques) si elle n’a pas les grands enjeux en vue, ou si elle ne sait pas les analyser ?

Etant donné cette importance, je me propose ici de questionner les méthodes de sélection des faits qui sont jugés dignes d’intérêt par les grands médias : pourquoi certains faits sont-ils jugés importants et pas d’autres ? Qui décide de cette importance, et par quel processus ?

Comment le système médiatique traite-t-il l’information qu’il nous délivre ?

Un minutieux travail de traitement de l’information par chaque média…

Les grands médias, par la force des choses, doivent chacun sélectionner ce qui est digne d’intérêt pour l’ensemble de la population, puis y dédier un temps fini. Les étapes suivantes sont effectuées pour passer des faits bruts (la réalité) à l’information délivrée par un grand média : la hiérarchisation des sujets à mettre en avant, le choix de la manière d’aborder ces sujets (l’angle du sujet), et le choix des positions exprimées sur ces sujets. Il est crucial de comprendre ces trois points pour sortir de l’image simpliste du média qui ne fait que rapporter à la population des faits qui s’imposent naturellement à lui.

La hiérarchisation des sujets fait référence au temps d’antenne qui est donné à tel ou tel sujet : le média parle-t-il plutôt d’environnement ? d’économie ? de culture ? de sport ? de géopolitique ? d’insécurité ? de religion ?

Cet aspect est crucial, car il montre implicitement ce qui est important pour le média en question, et ce qui doit donc passer en premier dans les informations relatées. Au-delà de médias à thématique forte (comme les médias sportif, scientifique, etc), les rédactions font chaque jour des choix sur les sujets à mettre en avant, à mettre au second ou troisième plan, voire à ne pas aborder du tout. C’est le fameux spot lumineux qui attire l’attention sur tel ou tel sujet plutôt que sur tel autre.

Ne vous y méprenez pas : sur chacun de ces sujets complexes, il y aurait mille choses à dire tous les jours. Ce ne sont donc pas les faits qui manquent. Par exemple, un média pourrait tout à fait parler 24h/24 du sujet du changement climatique sans se répéter : des études scientifiques à ce sujet sortent tous les jours et pourraient être décryptées, des événements climatiques arrivent tous les jours de par le monde, et très régulièrement en France, de nombreux acteurs (individus, entreprises, institutions nationales comme internationales) agissent pour tenter de l’éviter, ou au contraire n’agissent pas, des artistes et des intellectuels abordent ce sujet tous les jours, etc. On pourrait donc facilement ne parler que de ça de manière très variée, et tous les jours de l’année, ce n’est pas l’actualité qui manque.

Le choix des sujets est donc un choix construit, qui ne s’impose pas de lui-même automatiquement. Le journal basé au Royaume-Uni The Guardian a par exemple décidé, par un engagement envers ses lecteurs en 2019, de faire du changement climatique un sujet important pour la rédaction, auquel elle dédie plus de temps que les autres journaux, et qu’elle intègre mieux dans différents sujets.

La plupart du temps, ce choix est moins concerté et moins conscient, au sein des équipes éditoriales, et est influencé par un ensemble de facteurs sur lesquels je reviens plus bas, et qui justifient que je puisse parler de système médiatique comme d’une entité macroscopique qui a sa cohérence et ses comportements propres.

L’angle du sujet est le choix que fait le média quant aux questions auxquelles il tente de répondre sur ce sujet. Ce choix de questions va naturellement mettre en avant certains faits, et en mettre d’autres de côté, tout comme une caméra placée selon un certain angle ne pourra montrer que certaines caractéristiques de l’objet qu’elle filme et en cachera d’autres (qui auraient pu être révélés sous d’autres angles).

Par exemple, imaginez qu’un média ait sélectionné le sujet suivant : des individus ont cassé une vitrine de boutique lors du mouvement gilet jaune. Sur ce seul sujet, le média peut se poser un ensemble de questions différentes, qui vont le mener à aller interroger des personnes différentes, et à collecter des faits différents sur le sujet : quels sont les dégâts observés ? Comment se sont déroulés les faits ? Qui est la victime de ces faits ? Quelle est l’activité de la boutique ? Comment va-t-elle être impactée ? Quelle part de son chiffre d’affaire va-t-elle perdre ? Ses employés ont-ils été choqués par les événements ? Quel est leur état émotionnel ? Vont-ils être aidés psychologiquement ? Qui sont les individus qui ont cassé la vitrine ? Quelle était leur motivation ? Des individus ont-ils volé des objets de la vitrine ? Pour quelle raison ? Est-ce que ce sont les mêmes que ceux qui ont cassé la vitrine ? Ces individus ont-ils des revendications politiques ? Lesquelles ? Sont-elles proches de celles des gilets jaunes ? En quoi la casse de la vitrine est-elle liée à ces revendications ? Ces individus se disent-ils part du mouvement des gilets jaunes ?  D’un autre mouvement ? A quel point ce mouvement est-il organisé ? A quelle échelle est-il organisé ? Que pensent d’autres gilets jaunes de cet acte ? Pourquoi ? Que pensent les membres du gouvernement de cet acte et pourquoi ? Que pense le grand public de cet événement ? Etc.

Sur un sujet qui pourrait paraître simple (une vitrine cassée), les angles possibles sont très divers, et tous les traiter serait très long. Le choix que fait un média de ne traiter que telle ou telle question plutôt que telle ou telle autre est un choix très important qui va mener à n’éclairer qu’un certain angle du sujet, et pas un autre, à ne relater que certains faits autour de ce sujet et pas d’autres.

L’angle peut influencer très fortement la perception du public sur un sujet donné. Par exemple, prendre le point de vue des militaires engagés sur un terrain extérieur, ou prendre le point de vue de la population locale qui est en contact avec ces militaires, mène souvent à une perception radicalement différente de la guerre en question, comme démontré dans ce documentaire sur le journalisme de guerre.

Les positions exprimées sur le média sont le dernier choix important que fait le média dans son traitement de l’information. Il s’agit des avis implicitement ou explicitement exprimés par le média, quant au sujet traité (par exemple, un média pourrait exprimer, explicitement ou pas, la position suivante sur le sujet de la casse de vitrine : « le mouvement des gilets jaunes n’est pas représentatif de ce que pensent les Français »).

Les positions passent largement par les choix d’angle du sujet : si on choisit d’éclairer le point de vue de la victime de la vitrine cassée, on aura certainement une position hostile aux individus casseurs, voire au mouvement des gilets jaunes dans son ensemble ; si on choisit d’éclairer l’angle des raisons qui ont poussé les casseurs à casser, alors on aura certainement une position moins hostile à l’égard de ces individus et sur le mouvement des gilets jaunes ; on aurait encore une position différente si on choisit d’éclairer l’angle de la perception des gilets jaunes sur ces événements.

Mais ces positions peuvent aussi apparaître indépendantes de l’angle : si un média choisit de rapporter les paroles d’untel plutôt que d’un autre pour alimenter un angle donné (sachant que des millions de personnes abordent différents sujets chaque jour en France), il met en avant une position donnée (et donc, sur ce temps-là, ne met pas en avant une autre position possible). Les choix, au montage, de quels répondants à un micro-trottoir sont diffusés, ou les choix de « citoyens lambda » qui témoignent sur un sujet, permettent d’exprimer une position.

La manière dont le média contextualise les paroles qu’il rapporte – c’est à dire apporte une “médiation” entre les paroles rapportées et l’audience à laquelle elles sont rapportées – fait également partie des moyens par lesquels le média exprime sa position.

Par exemple, un élément de contexte important est la manière dont la personne qui s’exprime est présentée par le média : les positions de possible conflit d’intérêt dans la prise de parole sont-elles mises en avant ou au contraire laissées sous silence ? Une information importante pour comprendre qui parle est-elle omise ? Par exemple, présenter, comme l’a fait France Info, une personne qui défend ardemment les réformes proposées par LREM comme un « simple plombier », alors que c’est un ancien cadre de grands groupes ayant participé à plusieurs campagnes avec LREM, peut être jugé trompeur par omission.

Des positions d’expertise, avérées ou non, contextualisées ou non, sont-elles mises en avant ? Il n’est pas rare que des personnes présentées en tant qu’économistes n’aient aucun diplôme d’économie ni aucune activité d’économiste (qui est une activité académique). Dans le cadre de la crise du COVID, des experts en virologie, ou en réanimation, ont été appelés à s’exprimer sur des dynamiques d’épidémie, ce qui n’est pas du tout leur spécialité, alors que leur titre laisse penser au public que la personne est légitime pour s’exprimer sur le sujet. Dans ces cas, cela ne veut pas dire que l’avis ne sera pas intéressant, ou qu’il ne mérite pas d’être sollicité, mais simplement que sa contextualisation ne permet pas au spectateur d’avoir l’ensemble des clés de compréhension de la séquence qu’on lui présente.

La description de la manière dont les mots ont été prononcés est également importante, et le choix de mots, crucial : les paroles ont-elles été « vociférées », « prononcées avec compassion », « froidement déclamées », etc. En contextualisant les positions (c’est-à-dire, le discours rapporté), les médias viennent ainsi  leur conférer un statut, plus ou moins implicite, allant dans le sens de la légitimation ou a contrario du discrédit, et peuvent ainsi faire passer leur opinion en toute subtilité pour qui n’y serait pas attentif.

… Réalisé par des professionnels…

Tous ces choix, dans les grands médias, sont faits par des journalistes formés. La formation en école dure 3 ans, et contient des cours techniques et de déontologie. Ainsi, les journalistes sont a priori très conscients de l’importance du choix de leurs mots, du choix des positions exprimées, de l’angle du sujet, du choix de ce qu’on met en titre d’un article ou d’un sujet TV, etc. Par exemple, les journalistes spécialisés dans le « social » sont très attentifs, lors d’un conflit social entre les salariés et les dirigeants d’une entreprise, à donner et décrypter la parole des salariés comme celle des dirigeants.

… Mais soumis à des « modes communs »

Cependant, ces choix multiples et successifs que doit faire un média pour traiter et délivrer l’information dans le format contraint qu’est le sien (surface de papier limitée, temps d’antenne limité, temps d’enquête et de préparation limité, budget de déplacement limité etc) sont influencés par un ensemble de déterminants qui sont largement similaires, voire identiques pour tous les grands médias.

En ingénierie des systèmes, on parle alors de « mode commun » pour décrire de tels déterminants. Ce concept est utile pour éviter qu’une cause unique ne génère la panne de plusieurs composants en même temps, ce qui mènerait à un accident grave. Pensez par exemple à un avion qui disposerait de 2 systèmes de gouverne indépendants pour éviter que si l’un défaille l’avion ne soit plus pilotable : un système de gouverne électrique utilisé en temps normal, et un système de gouverne hydraulique si un problème survient sur le système électrique. Imaginez alors que la rupture d’une pièce d’un réacteur de l’avion puisse mener à sectionner les 2 systèmes de gouverne en même temps. Alors ce mode commun mène à l’impossibilité de piloter l’avion, et donc à l’accident grave qu’on voulait éviter en mettant deux systèmes de gouverne indépendants !

De manière similaire, il existe des causes communes au fonctionnement de tous les grands médias, qui peuvent mener à leur dysfonctionnement… tous en même temps, et tous dans le même sens.

L’imitation médiatique

Premièrement, les grands médias sont largement reliés entre eux informationnellement parlant : les journalistes passent beaucoup de temps à lire ce que les autres médias écrivent, à faire des revues de presse, à voir ce qui se passe sur Twitter, réseau journalistique par excellence. L’enjeu est de « sentir l’air du temps », et ainsi de ne pas être trop en retard, ou trop en décalage avec ce que disent les autres. Il pourrait leur être reproché de ne pas avoir traité une information que tous les autres auraient traitée. Certains médias particuliers alimentent même de manière privilégiée l’ensemble des autres médias. C’est par exemple le rôle de l’Agence France Presse (AFP), qui irrigue de dépêches les autres médias.

Ce mode commun influe fortement sur les fonctions émergentes du système médiatique : il tend à produire une fonction d’homogénéisation de l’information et de réduction de la pluralité, donnant ainsi l’illusion au téléspectateur/lecteur qu’il n’existe qu’une hiérarchisation possible de l’importance relative entre les différentes faits et sujets, hiérarchisation qui apparaît à force comme « objective », ou « évidente » car partagée par la majorité des journalistes et des médias. 

Ce mode commun est aussi à l’origine de diffusions massives et rapides de fake news : fausse arrestation de Dupont de Ligonnès, invention de faits lors des attentats de Vienne, fausse attaque de la pitié salpétrière par les Gilets Jaunes

L’injonction de rentabilité

Deuxièmement, les médias sont soumis à des injonctions de rentabilité, et donc d’audimat : leurs revenus proviennent en large partie des publicités, qui valent d’autant plus que le nombre de lecteurs/ spectateurs à entrer en contact avec la page de pub est grand. Par imitation, les médias nationaux publics suivent cette course à l’audimat.

Cette course vers un but commun (capter l’attention des lecteurs/ spectateurs) mène à des comportements communs à tous les médias : recherche du buzz, tendance à la dichotomisation forcée de sujets complexes (par exemple : ceux qui croient au dérèglement climatique contre ceux qui n’y croient pas, menant à la surreprésentation de ces derniers dans les grands médias), tendance à la sélection de sujets ou d’angles particulièrement sensationnels en particulier pour la télévision, tendance à ne pas traiter les sujets jugés complexes, ou à trop les simplifier.

L’injonction à la rentabilité pousse également à traiter les sujets plus rapidement pour chaque journaliste, afin de réduire les coûts, et donc de négliger les sujets complexes, de ne pas les nuancer, de limiter les possibilités d’investigation poussées, de limiter les possibilités de remise en question et de vérification de ce que différents acteurs avancent, etc, et en bout de chaîne cela augmente les risques de fake news, qui peuvent se propager massivement en vertu de l’imitation médiatique (comme la fameuse fake news sur l’arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès à Glasgow). Cela réduit là aussi la capacité du système médiatique à traiter sérieusement de sujets complexes et nuancés.

Enfin, cette injonction de rentabilité mène à une division du travail poussée, dans le journalisme, qui dégrade la qualité de l’information : il est de plus en plus courant que le journaliste qui prépare le sujet ne soit pas celui qui va sur le terrain, interroge et filme, qui est lui-même encore différent de celui qui va faire le montage final du sujet. Certes des instructions sont transmises des uns aux autres, mais avec la vitesse il arrive que ni le premier ni le second ne puisse voir le sujet avant sa diffusion. Cette organisation induit des distorsions entre ce qui est observé sur le terrain et ce qui apparaît dans le média, distorsions qui vont dans le sens de « l’idéologie des journalistes » (notion neutre que je précise plus bas), car une partie du traitement est effectuée par ceux qui n’ont pas été en contact avec les faits.

Ce mode commun induit une fonction émergente du système médiatique qui est de diffuser une information plus simple, émotionnelle, et teintée de l’idéologie des journalistes, que si ce mode commun n’existait pas. Ainsi, le système médiatique tend à proposer une information impropre à l’analyse des sujets complexes, et notamment impropre à la critique de la société complexe dans laquelle on vit, des grandes structures de pouvoir et de leur fonctionnement, et en particulier du fonctionnement de notre économie, de notre système financier, ou du système médiatique lui-même.

La dépendance aux sources disponibles

Troisièmement, les médias dépendent grandement de leurs sources d’informations, et ce d’autant plus dans un contexte d’injonction à la rentabilité qui augmente. En effet, le temps de traitement de l’information est réduit, si bien qu’il est important que le journaliste puisse contacter rapidement une personne sachante sur le sujet, et donc : qu’il ait son numéro à portée de main, que la personne soit disponible, et qu’un lien de confiance soit établi avec le journaliste pour que la personne accepte de lui parler. Ces conditions filtrent sérieusement les contacts jugés « fiables » par le journaliste. En effet, une personne disponible pour passer une demi-heure d’échange « au pied levé » de manière régulière est très précieuse pour un journaliste.

Cela influe de plusieurs manières sur le traitement journalistique de ces sources : risque de complaisance pour ne pas perdre la source (par exemple en ce qui concerne les sources policières), risque de confiance trop grande en la source, menant à mettre moins systématiquement en question sa parole. 

Typiquement, le gouvernement d’un pays est une source idéale pour les journalistes : les différents ministères ont une armée de communicants disponibles en permanence, et les ministres ont un rôle de personnage public qui passe régulièrement dans les médias tout en garantissant une certaine audience à tout article mentionnant une information “exclusive” fournie par un ministre. Ces sources majeures sont parfois appelées les « agendas setters » (les faiseurs d’agenda) tellement leur capacité à alimenter les sujets dans les grands médias est importante. Il est d’ailleurs intéressant de voir comment les liens doivent se retisser lorsqu’un gouvernement nouveau arrive au pouvoir (par exemple les médias étrangers en Allemagne suite à l’élection d’Hitler, qui cherchent à rapidement recréer les liens de confiance avec le gouvernement d’Hitler comme avec le précédent, pour se reconnecter à une source d’informations continue, mais au détriment d’un certain recul critique).

De même, le monde économique est une source d’informations de premier choix. Les grandes entreprises se sont dotées de directions “communication” et “affaires publiques”, ou financent des associations professionnelles ou des entreprises de lobbying. Peu importe leur forme, ces structures emploient des gens à temps-plein pour élaborer et diffuser des éléments de communication positifs sur les entreprises qui les paient, et en particulier à destination des médias. Ainsi, des conférences de presse peuvent être organisées pour des inaugurations, pour diffuser des éléments de stratégie environnementale, pour le lancement d’un produit, etc ; des communicants sont disponibles en permanence, au sein d’entreprises spécialisées, pour gérer les “situations de crise”, c’est à dire les situations où l’image publique de l’entreprise est mise en danger (par exemple parce qu’elle aurait causé des dégâts sanitaires (affaire Lactalis), des dégâts environnementaux (Lubrizol), n’aurait pas payé assez d’impôts en France, ou tout autre affaire qui nuirait à l’image de participation au bien commun de l’entreprise), en diffusant de préférence les éléments rassurants ou minimisant l’implication de l’entreprise, et en omettant de mentionner les autres. 

Ce mode commun tend à produire une fonction émergente de surreprésentation des idées et opinions de ceux qui ont les moyens financiers de rendre des communicants compétents disponibles, qui font leur travail en défendant les positions de l’institution qui les emploie (Ministère, entreprise, think tank…), en produisant en particulier un discours essentiellement favorable au monde des entreprises et faiblement critique à son égard

La sociologie des journalistes des grands médias, et l’idéologie qui l’accompagne

Les journalistes qui travaillent pour les grands médias (donc tout particulièrement les médias télévisés nationaux) ont des origines sociales peu diversifiées. Parmi ces journalistes, les milieux socio-professionnels supérieurs intellectuels sont largement surreprésentés. Cela peut s’expliquer d’une part par la forte sélectivité des écoles de journalisme les plus cotées, accessibles par des concours sélectifs habituellement préparés en classes préparatoires ou en Institut d’Études Politiques (IEP), parcours facilité par une familiarité avec le milieu intellectuel urbain, avec le monde des grandes écoles, et par des capacités de financement par les parents suffisantes ; et d’autre part par le fait que ces écoles les plus cotées donnent un accès privilégiés aux grands médias nationaux. Ainsi, en moyenne, les professionnels qui traitent et délivrent l’information ne sont pas représentatifs de la population générale de par leur origine sociale et donc leur vécu.

Ce biais peut mener à ce que certains angles, ou certaines positions, soient dans l’ensemble mal représentés (soit trop, soit pas assez, soit d’une manière non satisfaisante pour les personnes concernées) dans les analyses des journalistes, d’autant plus qu’on leur demande de travailler vite et donc de manière plus instinctive et directe, sans leur laisser le temps de prendre du recul sur leur propre idéologie (ce terme n’est ici pas péjoratif ; il désigne l’ensemble des idées qui structurent la pensée et les comportements d’un individu). Dans ce cas, il ne serait pas étonnant que les classes sociales inférieures (économiquement) soient en moyenne sous-représentées ou représentées de manière non satisfaisante, au profit des classes supérieures. Cette tendance est par exemple à l’œuvre chez France Inter. En moyenne à la télévision, les cadres supérieurs représentent 60% des personnes qui prennent la parole, alors qu’ils ne représentent que 9% de la population française. Autrement dit, ce mode commun induit une fonction émergente de surreprésentation des idées et opinions des classes sociales supérieures

Notons cependant que l’injonction de rentabilité rend la profession de journaliste économiquement difficile, même si le profil sociologique des journalistes est de plus en plus homogène aux classes supérieures (cela n’est d’ailleurs pas incompatible, au contraire). Le journalisme pris dans son ensemble (tous médias confondus) est une profession déjà largement précarisée : on note une augmentation du temps de carrière passé sous des contrats CDD, en tant que “pigistes”, autoentrepreneurs, rémunération en droits d’auteur, etc ; le nombre de cartes de presse est en baisse, autre indicateur du niveau de précarité de la profession.

Les sources de financement et la propriété des médias

Les grands médias français sont possédés par de grands industriels ou par l’Etat (c’est en fait par cette caractéristique que je les définis comme « grands »). Concernant les grands industriels, outre la recherche de rentabilité, il est naturel qu’ils puissent définir la ligne éditoriale de leur média, les lignes rouges à ne pas franchir (éviter de traiter tels types de sujets), et influer sur le recrutement des équipes qui y travaillent par une stratégie de gestion des Ressources Humaines (pour recruter des personnalités et des journalistes en ligne avec l’idéologie du propriétaire du média). Ainsi le grand média évite-t-il en général les sujets qui touchent de trop près aux intérêts industriels de celui qui le possède (voir l’exemple de l’investigation à Canal+ suite au rachat de la chaîne par Bolloré), et évite d’aller frontalement à l’encontre de son idéologie.

Les grands médias privés se financent également, on l’a dit, en large partie par la publicité, elle-même émise par d’autres grands industriels. Ces derniers peuvent, mais c’est rare, exercer une pression explicite pour que le média diffuse uniquement des positions favorables à leur sujet (en menaçant sinon de retirer la pub, et la source de financement avec, comme par exemple dans ce cas de censure dans le magazine Capital sur M6), sinon éventuellement exercer une influence implicite, intériorisée par la rédaction, si la source de financement est majeure pour le média.

Ainsi, la propriété et les sources de financement des médias privés constituent-ils des modes communs pour ces médias, qui génèrent une fonction émergente de production de discours essentiellement positifs sur les grandes industries (manufacturières, lourdes, mais aussi bancaires, assurantielles, financières, du luxe, du BTP, du hi-tech…).

Un système médiatique qui marginalise l’information susceptible de déstabiliser le pouvoir économique en place

J’en viens à l’hypothèse suivante : l’ensemble de ces modes communs fait émerger du système médiatique un biais d’ensemble qu’on pourrait qualifier de bienveillant envers le pouvoir économique en place (sans forcément l’être pour le pouvoir politique), organisé dans nos sociétés occidentales sous forme d’un capitalisme libéral financiarisé. Cela ne veut pas dire que ce système économique et ses institutions y sont sans arrêt encensées, mais que, dans l’ensemble, ses mauvais côtés y sont moins représentés alors que ses bons côtés y sont plus développés. Et que, dans l’ensemble, ses détracteurs y sont moins représentés, et le sont de manière plus souvent péjorative, et ses défenseurs y sont surreprésentés (par rapport à la population nationale), et de manière plus méliorative.

Mais très généralement, et c’est encore plus puissant, cette bienveillance se traduit par une absence globale de remise en cause de ce système économique : les sujets menant à le remettre en cause sont évités, ou traités de manière si simpliste (le sujet étant complexe) que le débat n’atteint pas la remise en cause sérieuse.

Les travaux de Chomsky et Hermann sur les médias américains mènent à cette conclusion : « [le comportement du système médiatique] résulte du fonctionnement d’un marché libre combiné à une distribution très inégalitaire du pouvoir, générateur naturel de « filtres » qui marginalisent l’information dérangeante pour les groupes dominants. » Le terme « dérangeant » étant un terme dont le contenu est nécessairement subjectif, je lui préfère le terme de « déstabilisant », et propose cette reformulation : [le comportement du système médiatique] résulte du fonctionnement d’un marché libre combiné à une distribution très inégalitaire du pouvoir économique, générateur naturel de « modes communs » qui marginalisent l’information susceptible de déstabiliser cet arrangement particulier du pouvoir économique. 

Autrement dit, tant que le système médiatique est soumis à ces modes communs, son comportement émergent est un comportement stabilisateur du pouvoir économique plutôt que contre-pouvoir critique, en tous cas bien plus que si ces modes communs cessaient d’exister.

Prenons l’exemple du dérèglement climatique, qui peut déstabiliser le pouvoir économique par deux voies : d’une part, à long terme, les dégâts induits par le dérèglement climatique sur le capital (productif ou immobilier), détenu par les agents du pouvoir économique, va lui faire perdre de la valeur (sans pour autant faire nécessairement perdre de richesses au pouvoir économique, en fonction des personnes sur qui on fait porter la perte) ; d’autre part, à plus court terme, le modèle productif piloté par le pouvoir économique (les biens et services que l’économie produit, et la manière de les produire), émetteur de gaz à effets de serre et donc partie intégrante du problème, pourrait être remis en cause par la population, en particulier si elle était correctement informée sur le sujet (ce que confirme amplement l’expérience de la Convention Citoyenne pour le Climat). A ce titre, il n’est pas étonnant que les grands médias aient un mal fou à traiter correctement ce sujet, pourtant abondamment documenté par la science.

Les grands médias d’un côté et les médias « militants » de l’autre ?

Je viens de vous donner un aperçu des éléments qui permettent au système médiatique de sur-représenter une idéologie donnée sans pour autant ne faire aucune « fake news ». Autrement dit, une vision particulière du monde peut s’exprimer dans les grands médias, et donc être diffusée massivement, sans fake news.

Ce constat va à l’encontre d’une vision commune mais simpliste du système médiatique, qui imagine qu’un média est soit « objectif » soit « subjectif » ou « militant » et dans ce cas qu’il va colporter des informations fausses pour défendre une idéologie en construisant de faux faits. En réalité, tout média peut être considéré comme « militant » de par ses choix de sujets, d’angles, et de positions mises en avant. Et on montre que le système médiatique, dans l’ensemble, n’est pas objectif en ce qu’il sur-représente une idéologie particulière. 

Le terme militant fait plutôt référence au fait que l’utilisateur du terme ne partage pas la même idéologie que le média qu’il qualifie de « militant ». Le terme « objectif », au contraire, fait référence au fait que l’utilisateur du terme partage l’idéologie exprimée par le média qu’il qualifie. Dans les deux cas, ces usages révèlent que la personne qui juge tel ou tel média d’objectif ou de militant, n’a pas assez de recul sur ce qu’est un média et une idéologie.

Alors comment améliorer le système médiatique ?

Après avoir analysé les limitations et biais de notre système médiatique, il importe de réfléchir aux possibilités d’en proposer un meilleur, un qui serait plus « neutre » dans sa manière de traiter l’information.

Un système médiatique plus « neutre » ?

Imaginez un média neutre, qui rapporterait fidèlement à son public ce qu’est la société dans laquelle son public vit. On sent vite l’impossibilité de la tâche : la société dans laquelle on vit est composée de millions de personnes, de travailleurs, d’étudiants, de millions de foyers, de dizaines de milliers de communes et d’équipes municipales, de centaines de milliers d’entreprises, etc., chacune de ces entités agissant plus ou moins en interaction avec les autres. Comment avoir connaissance de chaque tendance sociale, sociétale, économique, en temps réel, de traiter ces connaissances et d’en rendre compte tous les jours pour les lecteurs ? La tâche paraît titanesque et requerrait beaucoup de moyens.

De plus, ces moyens ne seraient pas forcément alloués de manière très habile : est-il important que chaque jour le public ait un rapport extrêmement fidèle de la société dans laquelle il vit ? Un tel rapport pourrait par exemple exposer les tendances générales de consommation de fruits, du nombre d’heures de sport effectuées par région, par classe de métiers, etc., au long de l’année, de la qualité des cours de français promulgués en 5ème, de l’âge des travailleurs dans le secteur de la raffinerie, ou tout autre information qui aurait un sens à l’échelle de notre société (et c’est le type d’informations qu’on peut généralement trouver dans des rapports spécialisés sur tel ou tel sujet, et sporadiquement dans les grands médias).

Vers un système médiatique plus émancipateur, moins contrôlant…

L’important, d’un point de vue démocratique, n’est-il pas plutôt que le public ait un modèle mental de la société dans laquelle il vit qui lui permette de comprendre les enjeux réellement importants qui traversent sa société et donc d’influer dans le bon sens sur la marche de sa société ?

C’est en tous cas le point de vue que je prendrai pour la suite. En d’autres termes, je définis la fonction d’un système médiatique – du moins un système médiatique démocratique – comme étant celle de fournir un modèle mental de la société dans laquelle on vit efficace pour le plus grand nombre. Je pourrais appeler ce modèle idéal de système médiatique un modèle émancipateur, en ce sens que ce système donnerait du pouvoir de compréhension et d’influence au plus grand nombre de gens. Un tel modèle pourrait s’opposer à son exact contraire : un système de propagande pure, dont la fonction serait essentiellement contrôlante (de la population, par le pouvoir économique et politique). Les systèmes médiatiques réels (français, ou d’autres pays) se situent donc entre ces deux modèles « théoriques » extrêmes.

…Qui doit donc être pluraliste

Nous avons vu précédemment que les modes communs qui affectent notre système médiatique actuel empêchent son pluralisme vis-à-vis des informations susceptibles de déstabiliser le pouvoir économique en place.  Or, un système médiatique émancipateur devrait fournir, entre autres, les informations permettant à la population de garder un regard critique sur l’organisation du pouvoir économique et notamment sur sa répartition, et ce de manière pluraliste, pour, au besoin, faire évoluer le pouvoir économique dans l’intérêt du plus grand nombre. Mais alors, que signifierait concrètement aller vers plus de pluralisme ?

Une manière d’y voir plus clair est de se poser la question suivante : comment juger d’un niveau suffisant de pluralisme, c’est-à-dire d’un niveau suffisant de diversité ? Faut-il que 5 idéologies différentes soient représentées ? 10 ? 100 ?

La bonne réponse n’est certainement pas dans le nombre absolu, mais dans la représentativité des idéologies en question dans la population. Dans un système médiatique idéal, on devrait trouver diverses idéologies qui s’expriment, proportionnellement à la diversité observée dans la société.

Prenons l’exemple fameux du référendum de 2005 sur le traité pour une constitution pour l’Union Européenne. Une majorité des grands médias exprimaient leur avis favorable à l’adoption de ce traité (tentative de liste par Acrimed iciici et ici) et diffusaient des positions majoritairement favorables, quand, dans les urnes, le Non l’emportait. C’est le signe que sur ces sujets (l’Union européenne et l’économie, des sujets éminemment importants pour le pouvoir économique), le pluralisme était limité par rapport au pluralisme réel au sein de la société.

De même, la couverture médiatique du mouvement des gilets jaunes au cours des mois de novembre 2018 à janvier 2019 a été largement focalisée sur « l’ultra-violence » du mouvement et donc sur son caractère antipathique, alors que les sondages le donnait pendant plus d’un an sympathique à plus de 50% de la population française. Un pluralisme conséquent aurait consisté à laisser s’exprimer, sur le fond, environ 50% d’opinion favorable au mouvement des gilets jaunes à cette époque (ce qui aurait non pas focalisé l’attention sur « l’ultra-violence » mais sur les revendications de fond du mouvement, sur ses évolutions idéologiques et organisationnelles, sur les causes des mobilisations et les problèmes identifiés comme les plus importants par les gilets jaunes etc.). De même, un pluralisme conséquent aurait consisté à exprimer de manière bienveillante environ 50% d’opinion défavorable au traité sur l’Union Européenne en 2005.

Quelques propositions d’amélioration

Pour que les médias soient pluralistes, dans l’absolu, il faudrait que les modes communs s’effacent. Il faut donc que le système de financement des médias soit rendu le plus indépendant possible, ce qui signifie concrètement, dans une société, qu’il dépende du plus de monde possible de manière équirépartie (pour que le financement viennent de nombreuses et diverses sources, pour ne dépendre vraiment d’aucune d’elles). Il faut que les équipes qui travaillent au traitement et à la diffusion de l’information soient les plus représentatives possibles de la population générale. Il faut que ces équipes puissent être formées sérieusement tout au long de leur vie, et qu’elles aient assez de moyens pour travailler sans précipitation et, par exemple, avec des vérifications croisées du travail effectué.

On pourrait imaginer que des caisses médiatiques indépendantes soient mises en place, à l’image des caisses de retraite ou d’allocation familiale (l’idée provient de ce livre, qui couvre la refonte de multiples systèmes de notre société). De statut privé à but non lucratif, ces caisses prélèveraient une « cotisation médiatique » auprès de la population et subventionneraient les différents médias avec cet argent, selon deux critères : la moitié de l’argent serait distribué en fonction du seul audimat/ lectorat ; l’autre moitié serait attribuée selon les critères de qualité, de créativité, de sérieux, fixés par la caisse en question. Ainsi un équilibre pourrait être trouvé entre des médias trop spécialisés et peu abordables, et des contenus de qualité et pédagogiques. Les médias (par exemple, mobilisant une force de travail supérieure à 20 salariés) auraient interdiction d’être financés autrement que par ces caisses. Notons qu’aujourd’hui, l’État prélève une sorte de « cotisation médiatique » à travers la redevance télé ou « contribution à l’audiovisuel public », et reverse celle-ci aux médias audiovisuels publics.

Une vingtaine de ces caisses pourraient être mises en place ; leurs salariés seraient recrutés après une formation aux médias reconnue par l’Etat et selon un numerus clausus imposant la juste représentativité d’origine sociale, géographique, de genre etc. Leur travail serait de mener une analyse critique des médias, de rendre ces analyses publiques, et de prendre annuellement des décisions d’allocations des subventions médiatiques, en les justifiant dans un rapport public. Le nombre de caisses et la représentativité des équipes permettraient ainsi un financement de médias divers.

Au sein des grands médias, le même numerus clausus sera appliqué au recrutement (en plus d’une formation reconnue en journalisme) pour garantir une juste représentativité de ceux qui traitent l’information.

Les petits médias autofinancés, ou entièrement financés par leur lectorat, seraient toujours autorisés, et constitueraient un tissu de médias très spécialisés, ou “alternatifs” aux médias financés par les caisses.

Une autre option possible serait de proposer que les médias soient financés directement par un choix des citoyens, via une distribution chaque année de bons de financement de médias, par l’Etat aux citoyens, qu’ils choisiraient de reverser aux médias de leur choix. Encore d’autres possibilités existent certainement…

Un tel système médiatique permettrait l’expression dans les grands médias d’une palette d’idéologies bien plus étendue quant au pouvoir économique que dans le système médiatique actuel. Mais peut-être y émergeraient de nouveaux modes communs, ce qui nécessiterait une nouvelle réflexion et une nouvelle amélioration du système médiatique.

Le rôle de l’énergie dans l’auto-organisation du pouvoir

Dans mon post précédent, j’ai proposé une définition du pouvoir capitaliste tel que je peux l’observer actuellement en France, dans l’Union Européenne, et en général dans les pays dits développés. Selon cette définition, le pouvoir capitaliste est une entité macroscopique composée d’un pouvoir économique, d’un pouvoir politique, d’un pouvoir médiatique et secondairement d’un contre-pouvoir « populaire ». J’argumente que ces pouvoirs interagissent les uns avec les autres de manière à ce que les profits obtenus par le pouvoir économique soient maximisés.

Il me semble que cette définition est la plus utile et la plus puissante pour comprendre la marche de nos économies actuelles, notamment vis-à-vis des contraintes énergétiques et environnementales que nos sociétés rencontrent et rencontreront au cours du XXIème siècle.

J’explore dans le présent post le lien, qui me semble intime, entre le comportement du pouvoir capitaliste et le débit d’énergie dont l’économie qu’il pilote dispose.

Mon analyse mène à la conclusion qu’en période de débit d’énergie en apparence illimité, le pouvoir capitaliste s’auto-organise de manière à faire monter une classe moyenne et à réduire les inégalités ; au contraire, en période de débit d’énergie contraint, dont la situation actuelle, il s’auto-organise de manière à creuser les inégalités.

Je détaille les divers mécanismes qui relient le débit d’énergie disponible à ces comportements différenciés, lorsque l’énergie semble illimitée, puis lorsqu’elle est contrainte.


 

Nous l’avons déjà largement discuté sur ce blog, l’énergie constitue le sang de notre économie. L’économie peut être comparée à un métabolisme qui prélève des ressources dans son environnement (du bois, des animaux, des plantes, des minerais, de l’énergie…), qui les transforme en biens et services, et ce faisant génère des déchets (pollution de l’air, de l’eau, des sols). L’énergie joue un rôle crucial sur la phase de transformation, car toute transformation requiert de l’énergie. Par exemple, pour produire un meuble en bois, il faut couper des arbres, les débarder, puis couper le bois en planches, les transporter dans une usine d’assemblage, monter le meuble, puis le transporter afin qu’il arrive dans votre salon. A chacune de ces étapes, il faut de l’énergie.

C’est bien sûr un travailleur (salarié, indépendant, artisan, agent public…) qui actionne les flux d’énergie via diverses manettes, boutons, volants, leviers, touches, etc. Par exemple, le conducteur du poids lourd qui transporte les planches ne fournit aucune énergie dans l’acte de transporter les planches (ou alors c’est lui qui pousserait le camion !) ; il ne fait en fait que piloter le camion dont le carburant permet le mouvement.

Ainsi, toute valeur ajoutée produite par une entreprise repose sur des transformations pilotées par ses salariés, et effectuées par de la consommation d’énergie. D’un point de vue macroéconomique, une fois les salariés (qui ont piloté cette chaîne de valeurs ajoutées) rémunérés, et les impôts payés, il reste les bénéfices des entreprises, que les actionnaires peuvent décider de se reverser (alternativement, ils peuvent décider de réinvestir une partie des bénéfices dans les entreprises). Donc, sans énergie consommée, pas de bénéfices, et pas de dividendes à se reverser.

Un fonctionnement différent selon que l’énergie est abondante, ou limitée

Quand l’énergie est abondante et peu chère, l’agrégat des entreprises peut produire beaucoup plus de biens et de services sur une année que l’année précédente. Lorsque l’énergie devient contrainte et plus chère, cet agrégat ne peut plus en produire autant.

Or, selon notre définition du pouvoir, tout fonctionne comme si cet agrégat ne visait qu’une chose : la maximisation des profits de ses actionnaires à court terme. Ainsi, en fonction de l’énergie disponible, cet agrégat peut prendre différents modes de fonctionnement afin de répondre à son objectif.

Lorsque l’énergie est abondante, les bénéfices viennent tout seul

Si l’énergie est abondante, c’est-à-dire si la consommation d’énergie peut croitre fortement d’une année à l’autre, il vaut mieux augmenter rapidement la quantité de biens et de services produits, quitte à se faire peu de marge sur chaque bien ou service vendu. C’est l’augmentation du volume produit qui permet l’augmentation des bénéfices. Si par exemple je peux consommer à peu de frais 5% d’énergie en plus, pour produire 5% de biens en plus, et en supposant que mes coûts (salaires, intrants…) augmentent proportionnellement, je vais obtenir 5% de bénéfices en plus. Cela correspond à une augmentation de la taille de mon marché.

Cependant, pour ce faire, il faut que suffisamment de gens puissent acheter ces biens et services, et les désirent. C’est ainsi qu’Henry Ford décida dans les années 1910 de mieux payer ses propres employés et de leur donner 2 jours de congés par semaine, afin qu’ils puissent s’acheter les voitures Ford qu’ils participaient à produire. Il s’était aperçu qu’ils n’avaient pas l’utilité d’une voiture car ils n’avaient pas le temps d’en utiliser une, ni le salaire pour se la payer. Dans les années 1920, une entreprise productrice de bacon a fait appel à l’un des tous premiers lobbyistes modernes pour qu’il construise l’idée qu’un petit déjeuner « sain » devait contenir du bacon. En passant par quelques médecins influents, le tour était joué, et cela a permis à l’ensemble des entreprises de bacon (pas seulement celle qui avait mandaté le lobbyiste) de vendre plus de bacon. Dans ces deux exemples, le but recherché était bien d’augmenter rapidement la taille du marché, ce qui maximisait les bénéfices. Au contraire, une entreprise de bacon restant sur un petit marché, même en se faisant plus de marge sur chaque tranche vendue, se serait fait largement dépasser par sa concurrente.

En parallèle, il faut que suffisamment de gens soient disponibles pour travailler à piloter toujours plus de flux d’énergie. Au premier ordre, si on veut produire 5% de plus chaque année, il faut trouver 5% de main d’œuvre en plus chaque année. C’est ainsi qu’au cours de 30 glorieuses, le chômage était très bas, et les femmes ont constitué ce gisement de main d’œuvre supplémentaire, nécessaire à une forte croissance de la taille des marchés et du nombre de biens et services vendus.

Lorsque l’énergie est limitée, il faut aller chercher les bénéfices « avec les dents »

Au contraire, si l’énergie est plus rare, il n’est pas possible de faire augmenter la taille du marché aussi rapidement. Cela se traduit par des produits qui sont relativement moins accessibles qu’en période d’énergie abondante (soit ils sont plus chers soit le pouvoir d’achat moyen est moins élevé, ce qui en revient au même).

Dans ce cas, difficile de conserver les mêmes taux de croissance des bénéfices qu’en temps d’abondance énergétique. Plusieurs stratégies sont alors envisageables pour y remédier. Leur nombre n’est certainement limité que par la créativité des intéressés, et je passe ici en revue un certain nombre d’entre elles qu’on peut voir à l’œuvre dans nos économies capitalistes. Je détaille ces mécanismes et leur logique, pour expliciter les multiples conséquences qu’a(ura(it)) une restriction énergétique pour un système capitaliste.

  • Faire évoluer le modèle d’affaire de leurs entreprises. Les grands actionnaires peuvent décider d’adapter le modèle d’affaire de leur entreprise, en fonction de ses forces, faiblesses, et des opportunités et menaces qui se présentent à elle, dans le but de réduire leurs couts et/ou augmenter leurs marges toutes choses égales par ailleurs. Par exemple, ils peuvent viser un marché plus luxueux en augmentant la qualité de leur gamme sans pour autant trop augmenter leurs coûts. Cette option est plus coûteuse et risquée que les suivantes car elle constitue un changement de stratégie, voire un changement de modèle d’affaire.
  • Réduire l’investissement pour augmenter les profits. Les grands actionnaires peuvent décider de moins investir pour le futur de leur entreprise afin de se verser immédiatement plus de bénéfices sous forme de dividendes, ou de se faire racheter leurs actions par l’entreprise elle-même. Cela correspond à un pilotage plus court-termiste de l’entreprise, qui génère des dividendes à court-terme mais qui conduit plus tard au déclin de l’entreprise.
  • Améliorer la productivité par de meilleurs procédés. Ils peuvent décider de grignoter des parts de marchés aux concurrents en améliorant leurs procédés de production, ce qui est néanmoins risqué car c’est un jeu à somme nulle.
  • Privatiser des pans de secteur public. Une solution de repli efficace est alors de faire passer des activités du secteur public vers le secteur privé. Pour cela, ils peuvent faire pression, par leurs lobbies ou par leurs relations personnelles, pour que le service public soit vendu ou délégué au pouvoir économique. Cela leur fournit un marché vierge à conquérir, qui leur permet de retrouver une dynamique d’agrandissement du marché. En France c’est ce qu’il s’est passé pour le secteur pétrolier, pour les autoroutes, pour la téléphonie, etc., et c’est ce qu’il se passe pour les aéroports, le ferroviaire, ou bientôt pour les centrales hydroélectriques. La caisse de retraite française est également en passe, si le gouvernement Macron termine sa réforme, de se privatiser lentement par un transfert de cette caisse vers des fonds de pension privés. Je ne préjuge ici en rien de l’efficacité comparée entre une gestion par le secteur public ou par le secteur privé, efficacité qui dépend du secteur. Je note simplement qu’il s’agit d’une stratégie valable pour atteindre des marchés vierges et donc de nouvelles opportunités de bénéfices.
  • Faire pression pour que l’Etat oriente de plus en plus les flux de richesses des contribuables vers les entreprises. Les grands actionnaires peuvent faire pression sur le pouvoir politique pour qu’il baisse les impôts et taxes sur les entreprises, ou (c’est équivalent) pour qu’ils les subventionnent.
  • Faire de l’optimisation fiscale au niveau international. Ils peuvent également opter pour une stratégie d’optimisation fiscale au niveau international, pour que leur entreprise paye le moins d’impôts possible au global. A long-terme, c’est un manque à gagner pour les Etats qui mène à leur affaiblissement, et les incite à revendre des biens publics.
  • Faire pression pour une mise en concurrence fiscale et salariale entre les pays. De manière bien plus puissante, les grands actionnaires peuvent faire pression pour que se mettent en place des institutions internationales (ou, à défaut, de simples accords) promouvant la mise en concurrence de pays dont les normes fiscales, les niveaux de salaire et de compétitivités sont différents, qui permettent dans un second temps de faire pression sur l’Etat pour qu’il subventionne, ou baisse les taxes, sous la menace de pertes d’emplois (par délocalisation, la main d’œuvre étant moins chère ailleurs) ou d’optimisation fiscale (en payant ses impôts dans un autre pays). L’Union Européenne est une telle institution : les mouvements de biens et de capitaux y sont libres, mettant toutes les entreprises de la zone en concurrence alors que certains de ces Etats Membres ont des taux d’imposition sur les entreprises très faibles (Irlande, Luxembourg, Malte, Pays-Bas), que les niveaux de salaires y varient d’un facteur 1 à 8, et que la monnaie unique ne permet pas d’atténuer par les jeux des taux de changes les différences de compétitivité entre les Etats Membres. C’est ainsi que le CICE, justifié par un manque de compétitivité de l’industrie française, a permis d’alléger les coûts des entreprises de 20 milliards d’€ par an pendant ses 7 ans d’existence (ce dispositif est maintenant pérennisé sous forme d’une baisse des cotisations patronales), ce qui constitue une réorientation de l’argent public vers les entreprises.
  • Faire pression sur le droit du travail et orienter les financements, de manière à réduire les coûts salariaux. Les grands actionnaires peuvent orienter les salaires à la baisse en modifiant leur politique de recrutement (par exemple se séparer de leurs salariés anciens, et donc couteux, au profit de nouveaux, moins couteux, ou encore remplacer les salariés qui partent par de la sous-traitance qui donne au salarié un statut moins avantageux), ou en investissant dans des entreprises qui fournissent les mêmes biens et services mais qui payent moins les travailleurs et cotisent moins pour les protéger. Par exemple, RBNB remplace les acteurs traditionnels de l’hôtellerie, Deliveroo ou Amazon remplacent des entreprises de livraison, tout en évitant les normes de sécurité au travail ainsi que la couverture santé des travailleurs, en passant par un travail non salarié. Notez que ces statuts nouveaux d’autoentrepreneur ont été permis par des modifications du droit du travail. La SNCF, ENGIE ou EDF passent de plus en plus par des sous-traitants ou des filiales qui n’offrent pas les mêmes statuts à leurs employés, permettant de réduire les avantages, formes de salaire indirect.
  • Augmenter la productivité par plus de contrôle des travailleurs et d’automatisation. Indépendamment du point précédant, ils peuvent pousser des politiques d’augmentation de la productivité dans les entreprises afin de payer moins de salaire pour plus de biens et services produits. C’est ainsi que des entreprises comme La Poste, les entreprises de vérification de la sûreté des ascenseurs, ou les entreprises d’aide à la personne (care), demandent à leur salariés d’augmenter le nombre de services rendus à l’heure, parfois au détriment du contact humain ou du sens que le travailleur donne à son travail. La productivité peut également être augmentée par de l’automatisation (caisses automatiques dans les supermarchés qui évitent de payer les caissiers, écrans publicitaires qui évitent de payer les colleurs d’affiche, compteurs Linky qui évitent de payer le releveur de compteur, caméras de vidéosurveillance pour éviter de payer des agents qui font des rondes, etc.). Notez cependant que ces stratégies de réduction de la masse salariale (réduction des salaires et/ou du nombre de salariés pour produire autant de biens et de services) mènent, pour l’agrégat des entreprises, à des consommateurs qui ont moins de pouvoir d’achat et donc qui consomment moins. A cause de ce bouclage macroéconomique, c’est une stratégie qui peut fonctionner pour une entreprise seule, ou sur un temps limité, mais qui dégrade la situation pour les actionnaires au global si cette stratégie est utilisée largement sur le moyen terme.
  • Faire pression pour minimiser les normes environnementales, sanitaires, ou de sécurité. Les grands actionnaires peuvent faire pression sur le pouvoir politique pour qu’il minimise les obligations légales qui génèrent des coûts pour leurs entreprises, ou alors pour qu’il n’en mette pas de nouvelles en place : par exemple, les normes environnementales, sanitaires, les normes relatives aux risques industriels, ou les normes de sécurité pour les travailleurs, peuvent être réduites, optimisées, ou négociées, pour réduire les coûts (c’est visiblement ce qu’il s’est passé pour le cas de Lubrizol).
  • Faire pression pour une mise en concurrence environnementale, sanitaire, ou de sécurité entre les pays. De manière bien plus puissante, ils peuvent faire pression pour que se mettent en place des institutions internationales (ou, à défaut, de simples accords) favorisant la mise en concurrence de pays dont les niveaux de normes sociales, sanitaires, de sécurité, ou environnementales sont différents, qui permettent dans un second temps de faire pression sur l’Etat pour qu’il baisse ses normes sous la menace d’une délocalisation, voire d’utiliser des travailleurs détachés qui sont soumis aux faibles cotisations sociales de leur pays et pas du pays dans lequel ils travaillent.
  • Faire pression pour établir des accords commerciaux (si possible inéquitables) avec d’autres pays. Les grands actionnaires peuvent faire pression sur le pouvoir politique pour qu’il signe des accords commerciaux, ou des traités internationaux, favorisant l’accession à des marchés encore relativement vierges, ailleurs. Dans les cas extrêmes, ils peuvent également faire pression pour que le pouvoir politique impose (militairement, économiquement, ou diplomatiquement) à un autre pays de leur réserver un marché. Serait-ce qui a poussé la Grèce à s’armer abondement d’armes françaises et allemandes, et à vendre nombre de ses aéroports à l’Allemagne suite aux pressions financières de la troïka ? Je n’ai pas assez creusé le sujet pour l’affirmer ou l’infirmer, mais de telles stratégies sont envisageables.
  • Faire pression pour maintenir des institutions qui favorisent et sécurisent les profits. Enfin, ils peuvent faire pression pour que se développe, ou au moins se maintienne, un système financier qui permet d’obtenir des profits supérieurs à ceux que l’économie réelle pourrait leur apporter, via des outils sophistiqués de spéculation et des institutions qui favorisent et protègent ces profits. Ainsi le système financier actuel leur permet d’atteindre des taux de rendement plus élevés que ceux accessibles par l’économie réelle, et sans grand risque pour eux. Dans l’Union Européenne, les actifs financiers sont surévalués par l’injection constante de monnaie par la Banque Centrale Européenne, et en cas de grosse perte (une crise financière), les Etats Membres sauvegardent la valeur des actifs au détriment du contribuable. C’est la fameuse mécanique du « privatiser les profits, socialiser les pertes ».

Résumons :
énergie abondante = montée de la classe moyenne ;
énergie contrainte = pouvoir néolibéral

Assez systématiquement, vous vous rendez certainement compte que la situation d’énergie abondante semble correspondre à ce que nous avons connu en Europe pendant les 30 glorieuses, tandis que la situation d’énergie contrainte correspond à notre époque, dite d’économie néolibérale.

  • En période d’énergie abondante, il faut que la taille du marché s’accroisse : le marché doit alors trouver des consommateurs en grands nombres, et accompagner leur émergence, par la création de besoins nouveaux, via du marketing, de la publicité, et une hausse du temps libre et des salaires. Il doit également trouver des travailleurs pour piloter les flux d’énergie qui effectuent la production. Cette production et cette consommation de masse correspond à l’apparition d’une classe moyenne : les ménages accèdent en à peine quelques décennies aux frigos, machines à laver, maisons individuelles avec jardin, voitures, viande à tous les repas, etc. Cela correspond à une phase d’expansion de tous les marchés en même temps, c’est-à-dire une phase de croissance très forte. Cette phase est associée à de larges bénéfices pour les actionnaires. On peut dire que le pouvoir capitaliste est dans une logique « gagnant gagnant » vis-à-vis de la population en période d’énergie abondante (au moins du point de vue de la consommation matérielle).
  • En période d’énergie contrainte, il est difficile de maintenir les bénéfices que l’on a connu en phase d’énergie abondante. Alors diverses stratégies peuvent être utilisées. Ces stratégies mènent aux conséquences suivantes : pression sur les normes environnementales, sanitaires, de sécurité au travail ou de sûreté industrielle, privatisation de services publics, réduction globale des moyens de l’Etat, baisse des salaires, hausse du chômage, baisse des investissements privés pour le futur des entreprises. Tout ceci débouche sur un appauvrissement de ceux dont les revenus dépendent essentiellement de leur travail, et un maintien de la richesse de ceux dont les revenus dépendent essentiellement de leurs rentes (les dividendes que leur reversent les entreprises qu’ils possèdent). Les moyens de l’Etat s’amenuisant, une pression est mise sur les services publics pour réduire leurs coûts. J’en ai discuté pour le cas de l’hôpital français lors de la crise du COVID, et en avais conclu à une moindre capacité d’adaptation face à une crise sanitaire. De même, les autres services et entreprises publiques tentent de réduire leurs coûts parfois au détriment des normes environnementales, sanitaires, ou de sécurité, amorçant la même tendance que le secteur privé (voir l’incendie de la station d’épuration d’Achères, dont les causes ne sont cependant pas encore établies). Bref, cette période mène le pouvoir capitaliste à une augmentation des inégalités et une augmentation des risques (sanitaires, industriels, environnementaux). Cela correspond à une phase de croissance faible voire nulle. Le pouvoir capitaliste entre dans une phase néolibérale et dans une logique « gagnant perdant » vis-à-vis de la population en période d’énergie contrainte.

La théorie à l’épreuve des faits : l’énergie consommée

Reste maintenant à voir si ces descriptions sont bien en phase avec les évolutions constatées de la consommation d’énergie dans le monde au cours des 30 glorieuses puis après.

energie primaire

Les courbes ci-dessus représentent l’énergie consommée dans le monde depuis les années 1940. On y observe une croissance de la consommation de type exponentielle pendant les 30 glorieuses (de 1940 à 1970, extrapolée par la courbe pointillée sur le graphique), puis une croissance de type linéaire par la suite. Au cours des années 1970, deux événements majeurs ont matérialisé le fait que le débit d’énergie qui serait disponible n’allait plus croître autant qu’avant : les chocs pétroliers (1973, 1979, qu’on voit très clairement apparaître sur la courbe du pétrole seul, éloquente dans la rupture qu’on constate suite à ces chocs).

Conso pétrole

On voit ainsi la rupture entre la phase d’énergie abondante, dans le sens où sa croissance était apparemment sans limite (le nombre de transformations pouvait, en apparence, augmenter sans limite l’année suivante, et avec lui la taille du marché), et la phase d’énergie contrainte, lors de laquelle le marché ne peut plus augmenter de manière exponentielle. Ces phases correspondent bien aux 30 glorieuses, puis à l’ère néolibérale qui arrive à partir de la fin des années 1970.

Cela ne démontre cependant pas un lien de causalité entre le débit d’énergie et le comportement de l’économie. Deux histoires crédibles peuvent en effet être avancées : (a) l’idéologie néolibérale s’impose d’elle-même au cours des années 1970 – 1980 et ainsi le pouvoir économique se focalise sur les profits venant de la spéculation financière et sur les baisses de coût comme décrit précédemment, et ce faisant délaisse l’économie réelle. Ce mouvement creuse les inégalités, réduit la capacité de consommation de la population et donc réduit l’extraction d’énergie ; (b) des contraintes géologiques et géopolitiques à l’extraction de pétrole se cristallisent au moment des chocs pétroliers. Elles permettent à l’idéologie néolibérale de s’imposer au cours des années 1970-1980 par sa meilleure efficacité à maximiser les profits à court terme pour le pouvoir économique, dans ce nouveau contexte énergétique. Notez que si c’est l’option (a) qui prévaut, cela signifie qu’en fait le pouvoir capitaliste n’a pas été contraint par la taille du robinet à pétrole, et donc qu’il ne cherche pas à maximiser ses profits ou alors qu’il est inefficient à le faire depuis que l’idéologie néolibérale s’est imposée. La question n’est pas que théorique : si l’option (a) prévaut, des politiques de « relance keynésienne » et de redistribution des richesses pourraient relancer la consommation en général et celle de pétrole en particulier, en suivant de forts taux de croissance au niveau mondial, et tout en satisfaisant les grands actionnaires ; cela ne serait pas le cas si l’option (b) prévaut, comme je le pense, et il faudrait alors proposer d’autres politiques économiques.

La théorie à l’épreuve des faits : les inégalités

Lors de la phase d’énergie contrainte, les bénéfices peuvent continuer d’être exponentiels, mais au prix d’un accroissement des inégalités : tout se passe comme si, par les diverses stratégies que j’ai citées précédemment, le pouvoir économique prélevait de plus en plus d’argent à l’Etat et aux personnes dont les revenus dépendent essentiellement de leur travail, afin de maintenir ses bénéfices, mais au détriment de ces derniers.

inegalités

On voit clairement dans ce graphique tiré du rapport sur les inégalités mondiales, l’inversion de tendance générale qui a lieu entre la fin des années 1970 et la fin des années 1980, en fonction des pays : la part du patrimoine possédée par les 1% les plus aisés baisse tout au long de la phase de croissance forte de l’énergie (baisse des inégalités), puis se remet à augmenter lorsque le débit d’énergie est contraint (hausse des inégalités). Dans la phase de baisse des inégalités, ce n’est pas que les 1% s’appauvrissent, c’est que les 99 % restants s’enrichissent également (montée des classes moyennes), ce qui dilue la part des 1% dans un total grandissant. Au contraire, dans la phase d’augmentation des inégalités, les 1% les plus riches récupèrent une part plus grande de la croissance (même faible), récupèrent des biens et entreprises publics, voire récupèrent des richesses des 99 % restants. C’est ainsi qu’une part grandissante des 99% s’appauvrit (« décantation » des classes moyennes par le bas). Notez que la Chine et la Russie sont représentées dans leur phase d’économie de marché capitaliste.

Que peut-on attendre du pouvoir capitaliste pour la suite ?

Un visage différent en fonction de l’énergie disponible…

Ainsi, par le simple fait que le débit d’énergie disponible dans le système ait changé, l’ensemble du pouvoir capitaliste s’est réorganisé (par un phénomène d’émergence, et pas forcément par des décisions concertées par un petit groupe de personnes). Son but est cependant toujours le même : générer le plus de profits à court-terme. En période de débit d’énergie en apparence illimité, le pouvoir capitaliste s’auto-organise de manière à faire monter une classe moyenne et réduire les inégalités ; en période de débit d’énergie contraint, dont la situation actuelle, il s’auto-organise de manière à creuser les inégalités.

Notez que ces caractéristiques se sont retrouvées sous des formes de pouvoirs non capitalistes, au cours de l’histoire. Des historiens et statisticiens retrouvent ainsi ce lien structurant entre le débit d’énergie par personne et les inégalités dans les monarchies médiévales Française, Anglaise et Russe. La source principale d’énergie à l’époque était l’énergie solaire captée via la biomasse (alimentation, et chauffage au bois), et était donc directement proportionnelle à la surface de terres agricoles et de forêts accessible à la population. Ces chercheurs montrent que systématiquement, lorsque la surface de terre agricole par habitant devient trop petite (en d’autres termes, lorsque le débit d’énergie solaire annuel par habitant passe sous un certain seuil), divers mécanismes s’enclenchent et mènent à un creusement des inégalités puis à une régulation de la population par famine, épidémie ou guerre. Cela pose ainsi la question de savoir quel(s) type(s) de pouvoir saurai(en)t gérer efficacement une contrainte énergétique, les monarchies médiévales n’y étant pas parvenu.

Mais aussi en fonction des contre-pouvoirs

On serait tenté de conclure de mes raisonnements que le facteur énergétique serait le seul facteur explicatif de ces changements. Or, vous pourriez objecter qu’y compris pendant les 30 glorieuses, même si la croissance et les bénéfices coulaient à flot, il eut été possible de ne pas mettre en place de normes environnementales, de normes de sécurité au travail, ou encore de ne pas mettre en place un système de santé socialisé à l’échelle nationale en France. Ces mises en place ont en effet constitué autant de coûts supplémentaires pour les grands actionnaires (en adaptation aux normes ou en cotisations), les empêchant de maximiser leurs bénéfices. L’abondance énergétique n’explique que le fait qu’il était nécessaire qu’une classe moyenne monte, pas le fait que des structures et des institutions soient mises en place pour offrir des protections à tous. D’ailleurs, c’est plutôt ce qu’il s’est passé aux Etats-Unis en ce qui concerne le système de santé : l’assurance santé est restée dans le domaine privé, elle y constitue donc un marché accessible aux actionnaires, ce qui n’est pas le cas en France.

C’est en cela qu’il s’agit d’inclure les contre-pouvoirs pour une compréhension plus fine de ce qu’il s’est passé. Pendant les 30 glorieuses, un contre-pouvoir organisé et fort existait en France. J’appelle ici « contre-pouvoir » les forces diverses, largement populaires, qui s’opposaient, dans une certaine mesure, à la génération de profits à courts termes des grands actionnaires. Citons par exemple le Parti Communiste Français, idéologiquement appuyé par l’existence d’un contre-modèle en URSS, et qui obtenait systématiquement entre 20 et 30% des voix aux diverses élections, ou encore des syndicats puissants, bien organisés et représentatifs. 40% des salariés étaient syndiqués au début des années 1950, et 3 à 5 millions de jours de grève par an sont comptabilisés dans les années 1960-1970, contre moins de 500 000 depuis les années 1990, ce qui illustre le contre-pouvoir que les syndicats déployaient.

Ces contre-pouvoirs ont fait pression de diverses manières dont la grève, mais aussi la menace de larges mouvements de contestation. Ils ont obtenu : augmentation des salaires, diminution du temps de travail (par les congés payés et par la durée de travail hebdomadaire), amélioration des conditions de travails (sécurité, santé), mise en place de systèmes de protection socialisés (retraite, famille, santé). Par exemple, le salaire minimum a été rehaussé de 30% suite au large mouvement de grève de mai 1968 qui a mis à l’arrêt environ 10 millions de travailleurs.

Ces mesures correspondent à des redistributions des richesses de ceux dont les revenus dépendent essentiellement de leur rente vers ceux dont les revenus dépendent essentiellement de leur travail. Elles ont été largement causées par des rapports de force remportés par les contre-pouvoirs populaires plutôt que par l’abondance énergétique. Cette dernière a tout de même joué un rôle important dans la montée en puissance de ces contre-pouvoirs. Le pouvoir économique avait un besoin massif de main d’œuvre pour exploiter et piloter l’énergie abondante, et cela s’est traduit par une longue période de plein emploi. Le plein emploi a permis d’équilibrer le rapport de force entre les travailleurs et les employeurs, car ces premiers n’avaient pas peur de la menace « chômage », inexistante, et ces seconds désiraient recruter rapidement et garder leur salariés, ressource rare. Cela a permis aux travailleurs de faire monter leurs salaires, à l’embauche comme après, entre autres revendications.

En notre période d’énergie contrainte, qui risque de durer sur le long-terme, il semble ainsi illusoire que le pouvoir capitaliste se comporte de manière à réduire les inégalités sans contre-pouvoirs forts. Alors les contre-pouvoirs, aujourd’hui en large partie institutionnalisés et au plus bas de leur puissance (tels les syndicats ou les autres instances de « dialogue social »), peuvent-ils réémerger ? Sous quelles formes et avec quels moyens d’action ?

Mieux comprendre le pouvoir capitaliste d’aujourd’hui

Dans ce post, je propose une définition du pouvoir capitaliste tel que je peux l’observer actuellement en France, dans l’Union Européenne, et en général dans les pays dits développés. Cette définition me servira dans le post suivant pour explorer le lien entre ce pouvoir capitaliste, qui pilote l’économie, et le débit de ressource énergétique auquel il a accès pour la faire fonctionner.

Selon cette définition, le pouvoir capitaliste est une entité macroscopique composée d’un pouvoir économique, d’un pouvoir politique, d’un pouvoir médiatique et secondairement d’un contre-pouvoir « populaire ». Je définis ces quatre composantes, puis j’argumente ici qu’elles interagissent les unes avec les autres de manière à ce que les profits de court-terme obtenus par le pouvoir économique soient maximisés.

Il me semble que cette définition est utile et puissante pour comprendre la marche de nos économies actuelles, notamment vis-à-vis des contraintes énergétiques et environnementales que nos sociétés rencontrent et rencontreront au cours du XXIème siècle.


 

Dans mon post précédent, qui explorait ce que révélait la crise du COVID sur le pouvoir, j’ai défini ce qu’était le pouvoir selon moi. Je rappelle et approfondis ma définition ici, car elle me servira pour de futurs posts qui analyseront le pouvoir sous différents angles.

Les composantes du pouvoir

Pour commencer, je définis trois composantes principales au pouvoir (le pouvoir économique, le pouvoir politique, le pouvoir médiatique), puis une composante secondaire (le pouvoir populaire), et j’explique comment elles fonctionnent ensemble. Ces définitions vont volontairement à l’essentiel en gardant le premier ordre et rien que lui, afin de faciliter la compréhension de ce qu’est le pouvoir, sans être trop caricatural. Autrement dit, je pense qu’oublier un de ces éléments mène à ne plus rien comprendre au pouvoir ; et à l’inverse, je pense que les éléments que je ne mentionne pas sont secondaires pour le comprendre (mais j’ai hâte que vous me contredisiez si j’oublie un élément du premier ordre !).

Le pouvoir économique

Le pouvoir économique prend les décisions relatives à l’arrêt de certaines activités économiques, à leur lancement  ou à leur développement. C’est par exemple le pouvoir économique qui décide « combien de personnes devraient travailler dans tel ou tel secteur ». En économie capitaliste, ce pouvoir est composé au premier ordre des acteurs de la finance, qui comprennent les grands détendeurs de capitaux (les grands actionnaires) et les institutions financières (banques, fonds de pensions…). J’exclus du pouvoir économique l’Etat, même si l’Etat prend des décisions sur les activités publiques (par exemple combien de fonctionnaires de police, ou de personnel hospitalier, devraient exercer).

Le pouvoir économique (les grands actionnaires et le secteur financier, donc) réalise ses placements financiers dans les secteurs qui lui permettent de générer le plus de profits à court terme (et a fortiori, d’éviter des pertes de leur capital). Par ses choix, concrètement, des activités économiques différentes vont se développer ou prendre fin. En d’autres termes, si le pouvoir économique le décide par ses choix de financement, des gens vont se mettre à travailler, ou arrêter de travailler, des ressources naturelles vont être utilisées, ou ne plus l’être. Par exemple, investir dans l’énergie éolienne va mettre au travail des ingénieurs, des techniciens, des ouvriers, des commerciaux, etc., qui vont travailler à concevoir, produire, installer et entretenir des éoliennes, et qui ne vont pas passer ce temps sur d’autres activités.

Ce pouvoir est concrètement relayé dans les décisions économiques via les dirigeants des entreprises. Différents mécanismes sont à l’œuvre pour ce faire. Pour les grandes entreprises, les dirigeants sont incités à s’aligner sur les intérêts des actionnaires en bénéficiant d’un accès privilégié aux actions de l’entreprise (stock options). Ils deviennent alors actionnaires, et par des mécanismes complexes, ils sont également incités à maximiser les bénéfices de l’entreprise sur le court-terme. Pour les entreprises plus petites non cotées en bourses mais financées par des investisseurs (private equity), les incitations sont moins court-termistes, mais elles poussent tout de même à la production de profits sous quelques années.

C’est bien sûr un raisonnement au premier ordre, car vous trouverez toujours des contre-exemples d’actionnaires qui pilotent leurs entreprises avec un objectif de rentabilité à long-terme, voire d’utilité pour la société en premier lieu, ou de petites entreprises qui ne suivent pas ces comportements.

  • L’entreprise Tesla d’Elon Musk constitue un tel contre-exemple : ses résultats d’exploitation annuels n’ont jamais été positifs dans les 10 dernières années. Cette apparente « aberration économique » s’explique par plusieurs facteurs : le personnage d’Elon Musk, scientifique et technophile plutôt qu’investisseur pur ; sa capacité personnelle de financement qui lui permet de facilement lever des fonds et de faire face aux déficits chroniques (milliardaire suite à la revente de Paypal) ; le fait que sa richesse personnelle soit en fait en hausse de par la valorisation en bourse de Tesla, constamment croissante malgré les déficits : si Elon revendait ses parts, il dégagerait une énorme plus-value par rapport au capital qu’il y a investi.
  • D’autres exemples existent dans l’industrie médiatique : le pouvoir économique peut posséder des médias y compris lorsque cette activité est déficitaire, car cela lui donne un pouvoir sur le choix d’information à diffuser, et de sujets à soulever, dans la société (voir description du pouvoir médiatique plus bas). Par exemple le journal Libération a régulièrement été déficitaire ces dernières années.
  • De nombreuses entreprises, notamment parmi les start ups, ont une vocation d’apport de valeur à la société, mais si leur business model ne leur permet pas de faire de profits, ni d’attirer les capitaux du pouvoir économique, elles disparaissent (comme pour cet exemple d’une start-up du recyclage). C’est ainsi que le fonctionnement des marchés et les décisions de financement produisent une forme de sélection darwinienne qui fait subsister, voire grossir, les activités qui génèrent des profits à court-terme, et pas les autres.

Le pouvoir politique

Le pouvoir politique prend les décisions relatives à la fixation des « règles de vie en société », dont les règles relatives aux activités économiques, celles qui vont le plus m’intéresser par la suite. Ce pouvoir comprend le Président de la République, le gouvernement, les députés et sénateurs, les élus des différents échelons de prise de décision politique (élus régionaux, locaux, etc), les hauts fonctionnaires.

Le pouvoir politique organise les règles du jeu. Il organise entre autres celles qui encadrent les activités économiques. Il peut le faire par divers outils, tels que des normes, des standards, des quotas, des taxes et subventions, des interdictions ou obligations, outils qui sont relatives soit aux activités économiques en elles-mêmes (comment on produit les biens et les services), soit à leurs conséquences (pollution, santé, accidentologie, etc. générés par la production), soit aux biens et services qu’elles produisent (normes sanitaires, de pollution, de consommation d’énergie, etc. de ces produits). Ces règles s’imposent alors aux acteurs économiques via divers mécanismes de contrôles, d’instances de discussion, d’un système judiciaire, mécanismes qu’il serait d’ailleurs intéressant d’explorer (qui est motivé ? :)).

Le pouvoir politique dispose aussi de quelques leviers lui permettant  d’orienter le pouvoir économique, par diverses formes de commandes publiques : il peut par exemple faire fabriquer de nouvelles infrastructures, faire produire des systèmes d’armes pour l’armée, ou faire gérer des infrastructures ou services, soit seul via ses propres entreprises ou agences publiques, soit en finançant des entreprises privées, soit via des partenariats hybrides public-privé. Par exemple, RTE, société à capitaux publics et engagée avec l’Etat par un contrat de service public, est en charge de l’entretien et de l’évolution du réseau de transport d’électricité : cette infrastructure est donc gérée publiquement ; au contraire, les sociétés concessionnaires d’autoroutes, aujourd’hui privées, gèrent les autoroutes ; le nouveau stade de foot de Nice , ou certains établissements pénitentiaires, ont été construits et sont/seront gérés par un Partenariat Public Privé, c’est-à-dire que la construction et certains services seront effectués par une entreprise privée sous un contrat avec le secteur public, et que d’autres services seront assurés par le secteur public.

Par ces impulsions, le pouvoir politique peut favoriser certaines activités économiques, en mobilisant le pouvoir économique (comme avec les concessions ou les partenariats publics-privés) ou sans le mobiliser (c’est le cas des secteurs publics).

Selon moi, et c’est un point important de ma réflexion, l’établissement des règles du jeu, explicites ou implicites, et l’animation de l’économie par le pouvoir politique, se font actuellement sous l’influence dominante des acteurs du pouvoir économique. Ce rapprochement d’intérêt entre le pouvoir politique et économique est ce qui caractérise, pour certains, l’économie néolibérale. L’influence du pouvoir économique sur le politique passe par le biais des entreprises possédées par le premier, et qui disposent de forces d’influence très puissantes, ou par le biais de relations personnelles entre les acteurs de ces deux pouvoirs.

  • Les lobbies (relations publiques, en bon Français) sont le bras armé officiel du pouvoir économique envers le pouvoir politique. C’est un bras armé qui est régulièrement justifié par le fait que le pouvoir politique, pour encadrer des activités professionnelles complexes dont il n’est pas expert, doit s’informer auprès de professionnels qui comprennent et suivent ces activités. Ainsi le pouvoir politique s’informe directement auprès des entreprises qui effectuent ces activités. Si par exemple le pouvoir politique propose de mettre en place des indicateurs nutritionnels sur les produits alimentaires, il va s’appuyer en majorité sur les industriels de l’agro-alimentaire pour s’informer, et pour concevoir et valider ces indicateurs.
    En pratique, un rapport de force s’établit en faveur des activités économiques qui mettent le plus de moyens dans du lobbying en leur faveur, d’une part dû à cette asymétrie d’information entre le pouvoir politique non expert et le pouvoir économique expert, et d’autre part dû aux moyens humains très importants qui sont déployés du côté des lobbies. Cet avantage informationnel donné aux activités qui peuvent se défendre grâce à d’importants moyens de lobbying, revient en creux à désavantager les activités qui ont moins de moyens (par exemple la production d’automobiles à beaucoup plus de moyens d’influence que la production de bicyclettes).
    Les lobbies sont dotés de plusieurs outils d’influence. Citons seulement la mise en avant des impacts sur l’emploi en cas de règle qui défavoriserait les activités pour lesquelles ils travaillent. Vulgairement appelé le « chantage à l’emploi », cela permet d’orienter le pouvoir politique vers des choix de règles qui favorisent leur activité existante, ou la défavorisent le moins possible, en négligeant par exemple la question du bien-fondé social et environnemental de cette activité, et au détriment d’autres activités qui pourraient avoir besoin de support.
  • Les relations personnelles proches entre le pouvoir économique et le pouvoir politique (documentées par les travaux de sociologie du couple Pinçon-Charlot) favorisent également le partage d’une idéologie commune selon laquelle « la maximisation des profits par le pouvoir économique en place est bonne pour la société dans son ensemble ». Cette idéologie partagée avec le pouvoir politique mène à l’établissement de règles du jeu plus favorables à la maximisation des profits du pouvoir économique en place et au contraire à une résistance envers les règles qui entraveraient cette maximisation.

Ainsi, les règles prises par le pouvoir politique, influencées de la sorte par le pouvoir économique, et la manière dont elles sont appliquées, sont largement favorables à la génération de profits à court terme pour les acteurs du pouvoir économique en place.

Le pouvoir médiatique

Le pouvoir médiatique, souvent présenté comme un contre-pouvoir, décide des grands sujets à soulever ou non, à aborder ou non dans la société, et de la manière de les développer. Il s’agit des grands médias privés ou publics, nationaux ou régionaux, qui utilisent les canaux de la presse, de la radio, la télévision ou Internet.

Les grands médias sont possédés par l’Etat (France TV, Radio France…), et le reste est contrôlé en large majorité par de grands actionnaires (les fameux « 10 milliardaires qui détiennent 90% des médias français« , voir la carte des possessions des grands médias français pour un peu plus de détail).

Ils sont financés par la publicité, et certains en sont vitalement dépendants : environ 70% du chiffre d’affaires pour TF115 % du chiffre d’affaire de Libération, et quelques pourcents à peine pour France Télévision. La logique financière est la suivante : les entreprises possédées par le pouvoir économique achètent de l’espace publicitaire disponible sur les médias, et participent par ce biais à les financer. Les médias sont donc, par ce biais, plus ou moins dépendants du pouvoir économique pour vivre.

Une autre partie de leur financement provient de l’Etat, soit directement pour les médias publics soit via des aides pour les médias privés (moins de 20% pour Libération).

Enfin, une dernière partie provient des ventes et abonnements, c’est-à-dire du lecteur/téléspectateur/consommateur final du média.

Comme on peut s’y attendre au vu de l’état des possessions des grands médias, et de leurs sources de revenus, les grands médias sont contrôlés, et dépendent en grande partie du pouvoir économique. Il n’est donc pas surprenant qu’ils représentent principalement les intérêts communs du pouvoir économique et politique, et prennent un point de vue idéologique qui leur est favorable. Ils vont ainsi soulever les sujets que ces acteurs trouvent important de soulever dans la société, éviter ceux que ces acteurs préfèrent éviter, et prendre un angle de traitement de ces sujets qui leur est favorable.

Les outils utilisés à cette fin sont :

  • la sélection de sujets qui ne remettent pas en cause le pouvoir économique : les divertissements bien sûr, mais aussi des sujets sérieux « de société », scientifiques, historiques, culturels, tant qu’ils ne permettent pas de comprendre globalement et clairement le pouvoir économique et les systèmes sur lequel il s’appuie (notamment, le pouvoir médiatique n’aborde que très rarement le sujet de son propre fonctionnement).
  • le choix de l’angle des sujets : si le sujet est effectivement un sujet qui parle de l’économie directement, ou indirectement par ses effets induits, l’angle est bien souvent du point de vue du pouvoir économique, et pas du point de vue (éventuel) de ceux qui en souffrent, le contredisent, le subissent, ou proposent de le faire changer substantiellement. Par exemple, le temps de parole donné aux grévistes lors d’un mouvement social est significativement plus faible que celui donné à ceux qui subissent les conséquences négatives de la grève. Or les grévistes protestent bien souvent contre les décisions du pouvoir économique (gel des salaires, fermeture d’usine…), en souffrent, et le remettent en cause. De même, les sujets écologiques qui remettent en cause le pouvoir économique sont traités de manière simpliste et manichéenne dans les médias si bien que les sujets de fond ne sont pas abordés sérieusement, ne fournissant pas au téléspectateur les armes intellectuelles pour s’en faire son propre avis.

Là aussi il s’agit d’un premier ordre, car les grands médias glissent régulièrement quelques sujets au Journal Télévisé, quelques articles, voire quelques émissions, qui choisissent effectivement des sujets et des angles qui permettent de mieux comprendre, voire remettent en cause, le pouvoir économique (citons par exemple la fameuse émission Cash Investigation). Par contre, sur 100 sujets tirés au hasard sur ces médias, une large majorité répond à ce que je viens d’énoncer : pris ensembles, ils ne permettent pas de réfléchir au pouvoir économique de manière critique et nuancée (l’exercice a été mené par des chercheurs sur les médias américains, et est régulièrement fait par le site Acrimed en France). La pluralité peut donc être grande lorsqu’on ne parle pas de pouvoir économique, mais beaucoup plus faible dans le cas contraire. Par exemple une grande diversité de points de vue est exprimée sur les sujets de société : mariage gay, immigration, religion et laïcité, etc., mais sur les sujets économiques comme la dette publique, l’inflation, l’Union Européenne, la libre circulation des biens et des capitaux, les taxes aux frontières, la décroissance du temps de travail, la décroissance de la consommation, etc., la diversité est faible et les débats souvent caricaturaux.

A cela s’ajoute le fait que les médias, y compris publics, sont soumis à l’injonction de rentabilité, qui est elle-même définie par la mesure de l’audimat car elle permet de donner sa valeur à la publicité (un grand audimat permet d’attirer des annonceurs publicitaires qui sont prêts à payer cher l’espace publicitaire). Vous remarquerez que cette logique ne devrait pas valoir lorsque la publicité est minoritaire dans les sources de financement, comme pour France TV. Cependant l’idéologie de l’audimat comme indicateur unique est largement intégrée chez les journalistes des grands médias, qui passent de manière fluide du privé au public et vice versa. La course à l’audimat justifie un traitement simpliste et rapide des sujets, si bien que les sujets touchant au pouvoir économique, parfois complexes, ne peuvent pas être sérieusement traités. Petit test, savez-vous répondre sérieusement aux questions suivantes : en quoi l’inflation est-elle dangereuse, ou pas ? En quoi la dette publique est-elle un problème, ou pas ? En quoi est-il désirable, ou pas, de transformer le système de retraites existant ? Peut-on interdire les licenciements et pourquoi ? Le secteur public est-il plus, ou moins efficace que le secteur privé ? Qui pilote la planche à billets, et peut-on la mobiliser pour réaliser une transition écologique ? En quoi une décroissance économique organisée en France mènerait, ou non, à devenir vassal des autres puissances mondiales ?

Ainsi, concrètement, les grands médias n’ont pas besoin de recourir à la censure ou aux fake news pour représenter et soutenir le pouvoir économique. Par contre, il faut que ses agents (les journalistes) partagent les mêmes intérêts que ce pouvoir, ou soient en large partie alignés idéologiquement avec ce pouvoir, afin qu’ils soient peu critiques à son égard. Cela s’opère assez naturellement (et donc discrètement) via les processus de formation et de recrutement des journalistes qui accèdent à ces grands médias, dont on s’assure que l’idéologie est proche de celle du pouvoir économique (le libéralisme économique est la seule alternative viable), mais aussi, au cours de leur carrière, via des liens personnels créés avec les pouvoirs politique et économique, qui permet aux agents de ces trois pouvoirs de partager des intérêts similaires.

Le « pouvoir populaire ».

J’ai également adjoint au pouvoir une composante « secondaire » : le « pouvoir populaire ».

Le peuple d’une Nation est multiple, composite, si bien que les politiciens le récupèrent à leur guise : le peuple penserait comme eux. Ma définition réduit le peuple à sa composante de contre-pouvoir, c’est-à-dire à sa capacité à influer effectivement sur les grandes décisions de société qui sont prises. Celui-ci dispose d’un certain nombre d’outils qui lui permettent de former un contre-pouvoir effectif (et c’est heureux, car nous sommes en démocratie après tout). On peut ainsi citer le vote, l’interpellation de nos élus par courrier, mails etc., la prise de parole et l’expression d’idées en privé et dans les lieux publics, sur les réseaux sociaux, dans les petits médias dits « alternatifs », et plus rarement dans les grands médias, les pétitions, les manifestations, les grèves, voire des actes illégaux comme la dégradation de matériel (graffitis, affichages illégaux, casse…), ou les violences.

Par la suite, je mettrai les petits médias alternatifs dans cette composante du pouvoir plutôt que dans le pouvoir médiatique, pour plus d’efficacité dans mes raisonnements. Il s’agit des chaînes type Youtube, des blogs, et  des médias possédés et financés seulement, ou en large majorité, par leur lectorat.

Le peuple peut plus ou moins s’organiser collectivement pour peser dans les décisions économiques et politiques, et dans les représentations médiatiques, par exemple via des syndicats, des associations, voire des partis politiques, ou alors à titre individuel. Pour que ce contre-pouvoir soit effectif, il faut qu’il dispose de moyens humains (du temps disponible), techniques et financiers pour s’organiser.

En résulte un pouvoir qui vise la maximisation des profits du pouvoir économique

Le pouvoir défini par l’interaction entre ces 4 composantes s’auto-organise avant tout de manière à ce que les grands actionnaires puissent accumuler, et même maximiser, les profits à court-terme. Il ne s’agit pas forcément de décisions concertées par un petit groupe de gens, mais plutôt d’une organisation qui émerge d’elle-même (on parle de phénomène d’émergence), car les différents agents du pouvoir économique partagent des intérêts communs (maximiser leurs profits), une même culture et une même idéologie qu’on pourrait résumer par la formule « la maximisation de nos profits à court-terme est bonne pour la société dans son ensemble ». Cela les amène, sur certains sujets économiques, à « pousser dans le même sens » auprès du pouvoir politique et médiatique, parfois de manière concertée via des associations, parfois non. La résultante de leurs pressions individuelles peut alors s’interpréter simplement sur ces sujets comme si un agent unique « pouvoir économique » décidait.

Le pouvoir politique, influencé par le pouvoir économique et partageant son idéologie, prend des décisions qui sont largement favorables à la maximisation des profits du pouvoir économique. Cet état de fait n’est pas inéluctables, car le pouvoir politique est également influencé par le contre-pouvoir populaire, via les élections (la volonté de se faire réélire), mais également via l’ensemble des outils que le contre-pouvoir populaire peut mobiliser. Actuellement (depuis les années 1980 et le « tournant libéral »), on constate que ces contre-pouvoirs sont moins puissants que le pouvoir économique.

Le pouvoir médiatique est structurellement lié au pouvoir économique, et, au premier ordre, représente les intérêts de ce pouvoir. De plus, en ne fournissant pas les clés de compréhension critiques à leurs lecteurs/ téléspectateurs au sujet du pouvoir en place et de son fonctionnement, en présentant des débats complexes comme simples et déjà tranchés, participe de fait à la stabilité et au bon fonctionnement à court-terme du pouvoir, dans son objectif de maximisation des profits pour le pouvoir économique. Cela se fait cependant, d’après moi, au détriment de la légitimité à long-terme de ce pouvoir, qui est déjà en train de s’effriter pour cause d’incohérence entre les représentations de la réalité présentées dans les grands médias et le vécu des gens. Par exemple, l’Union Européenne est régulièrement présentée dans les grands médias comme la maison idéale de la prospérité de ses Etats Membres (qu’il faudrait certes réaménager un peu, mais n’en pas changer ni les fondations ni les murs), vision en contradiction avec la réalité vécue par un nombre grandissant de Français. En ce moment, le développement de la technologie 5G est essentiellement présenté par les grands médias et le pouvoir politique sous un angle positif, et comme une absolue nécessité à laquelle il ne faudrait pas même réfléchir, vision en contradiction avec celle des Français, qui se posent beaucoup plus de questions à ce sujet (ceux tirés au sort pour la Convention Citoyenne pour le Climat se sont même positionnés contre le développement de la 5G) .

Le contre-pouvoir du peuple, lui, peut porter toutes sortes de revendications, tenant plus ou moins compte de l’intérêt général, plus ou moins compte du long-terme, et étant plus ou moins antagoniste avec les intérêts du pouvoir économique. Ce contre-pouvoir s’exprime peu à l’heure actuelle dans les pays développés, si bien que les outils et les objectifs du pouvoir économique apparaissent clairement. Cette apparente faiblesse du contre-pouvoir populaire peut s’expliquer par plusieurs raisons, qu’il conviendrait de détailler : représentation historiquement forte des classes moyennes qui vivent encore confortablement, ont un patrimoine (certes modeste) à perdre, et pensent ainsi partager des intérêts communs avec le pouvoir économique ; effets du pouvoir médiatique sur les 30 dernières années par un discours associant la peur à toute proposition de changement, notamment alimenté par la chute du contre-modèle communiste ; politiques de management dans les entreprises favorisant une vision individuelle du mérite et de la progression de carrière, etc. Cela a d’ailleurs fameusement fait dire à Warren Buffet (membre éminent du pouvoir économique américain) que la guerre des classes existait et que sa classe à lui [le pouvoir économique] était en train de la gagner.

Si j’ai gardé cette définition du pouvoir, c’est qu’elle me semble être la plus efficace pour comprendre la marche de notre société actuelle. En d’autres termes, c’est celle qui me semble expliquer le mieux ce que j’observe en France et dans le Monde actuel via les différents médias que je regarde, grands médias (BFM, TF1, CNEWS, Le Monde, Les Echos, Marianne, France Inter, France Culture…) comme médias alternatifs.

Cette définition n’est pas intemporelle : il va de soi, par exemple, que le pouvoir sous l’Ancien régime n’était pas composé de la même manière. D’autre part, cette définition ne vaut que pour les pouvoirs capitalistes, dans lesquels des actionnaires privés possèdent les entreprises. D’évidence, le pouvoir n’était pas composé ainsi dans l’URSS, dont l’économie était communiste.  De plus, je parle bien des pouvoirs capitalistes, car chaque pays capitaliste a ses spécificités, bien que les quatre composantes y sont toujours présentes et s’y articulent largement dans le même sens.

Cette définition me permet, dans le post suivant, d’aborder le comportement du pouvoir capitaliste dans différentes conditions d’accès à la ressource énergétique, absolument cruciale dans nos économies.

Ce que le COVID-19 nous apprend sur le pouvoir

Dans ce post pour temps de crise (publié le 17 mars), je mène une analyse rapide des conséquences de l’apparition du coronavirus sur différents secteurs de l’économie : la santé, l’aviation, le pétrole, et l’économie en général. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’une synthèse des éléments que j’ai pu lire à ces sujets. Ensuite, j’essaye d’interpréter la manière dont le gouvernement français réagit, et je me permets de proposer ma vision de ce que cette réaction pourrait continuer à être. Chemin faisant, j’en tire des enseignements sur la manière dont le pouvoir est structuré, et sur ce qui motive ses choix.

Il me semble en effet que la crise que nous traversons nous fournit un excellent cas d’étude pour explorer et comprendre comment le pouvoir décide d’agir, ou de ne pas agir : il s’agit d’une période d’agitation extrême où le pouvoir doit prendre de nombreuses décisions rapidement, ce qui les rend d’autant plus visibles, et lisibles.

Je vais donc tenter de prendre position et de poser les hypothèses qui me semblent utiles pour comprendre cette crise et la manière dont elle est gérée, afin d’inspirer, faire réagir, et, du mieux possible, informer. Ce faisant, comme une crise est par définition inattendue, je propose ici une réaction à chaud qui manquera certainement de recul sur quelques points. Cette réaction se veut donc être le point de départ de discussions et débats, et non leur aboutissement.

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Nous sommes en train de traverser une crise, c’est indéniable. Une crise se caractérise par le fait qu’elle est passagère et qu’elle débouche sur une situation à nouveau apaisée, parfois après des changements, parfois pas, et parfois en laissant des séquelles, parfois pas.

La présente crise est d’origine sanitaire (un virus qui met en danger la santé des gens),  mais elle révèle les faiblesses d’autres pans de notre société, qui entrent en crise à leur tour par effet domino.  Comprendre ces faiblesses permet de mieux comprendre comment ces pans fonctionnent en temps normaux, et pourquoi ils réagissent ainsi face à une crise.

Une économie optimisée pour les temps normaux, mais qui ne résiste pas aux crises

Notre système de santé

En premier lieu, et de manière assez évidente, une crise sanitaire met en branle les systèmes de santé. Ainsi, une crise sanitaire mondiale mettra en exergue les forces et faiblesses des différents systèmes de santé de par le monde. Un système de santé va devoir d’une part soigner (apporter des soins) et si possible guérir, un nombre de patients grandissant en fonction de l’épidémie. Le danger étant que la capacité maximale du système de santé soit atteinte. Ce que j’appelle pompeusement « capacité maximale », c’est, de manière imagée, le nombre maximal de patients que le système peut soigner en même temps. Les exemples des autres pays montrent que ce facteur est déterminant dans la mortalité du virus. Entre un système qui a le matériel respiratoire et le personnel suffisant pour accueillir et soigner, et un système qui manque de ces facteurs, la mortalité varie grosso modo d’un facteur dix (de 0,4% à 4%).

Cette capacité est plus ou moins grande en fonction des philosophies des systèmes de santé, mais dépend toujours du besoin « habituel moyen » de soins. Elle peut également prendre en compte des besoins « de pointe », c’est-à-dire tenir compte du fait que des crises peuvent survenir. Dans ce cas, le système est alors « surdimensionné » en temps normaux, mais permet de soigner beaucoup de gens en temps de crise. Cette situation soulève la notion de choix politique : une société pourrait choisir un système dimensionné uniquement sur les « temps normaux » ou au contraire se payer un système qui permet de franchir des crises, avec une certaine marge de sécurité. Le choix est politique, et met en jeu des financements différents.

Dans nos démocraties capitalistes, le « choix » qui a été fait depuis les années 80 est d’aller vers une optimisation économique, par nature adaptée finement aux « temps normaux ». On a ainsi vu apparaître le bed management, retranscription de l’optimisation de chaines de production industrielles dans le système de santé. Le choix a donc été fait, par une réduction progressive des dépenses, de s’optimiser sur le court terme sans tenir compte des crises qui secouent régulièrement les sociétés humaines sur le temps plus long.

Une question légitime est alors de savoir si, en tendance, on peut s’attendre à une augmentation du nombre de crises, ou à une diminution (car dans ce cas, on pourrait justifier un choix vers une optimisation court-termiste). Etant donnés l’augmentation globale des diverses pollutions (pollution de l’air dans les villes, usages des pesticides), la destruction grandissante des habitats de diverses espèces animales, poussant les animaux sauvages à se rapprocher des lieux de vie humains, ce qui augmente ainsi les risques de transmission/mutation de virus animaux vers l’humain, et le réchauffement climatique (modifications environnementales qui vont favoriser la migration  et l’adaptation d’agents pathogènes, selon les chercheurs du GIEC), on peut sans risque parier sur une augmentation des crises sanitaires dans les décennies à venir (en tous cas si les facteurs que je viens de citer restent inchangés).

D’autre part, le degré d’optimisation est tel que le système hospitalier français est déjà en crise sans même le coronavirus, le nombre de personnels soignants étant trop bas pour avoir de bonnes conditions de travail, pourtant cruciales dans le système de santé. On disposait de 9 lits d’hôpital pour 1000 habitants en 1996, contre 6 aujourd’hui (14 en Corée du Sud), soit une baisse de 30 %. Ces moyens supplémentaires constituaient une marge pour absorber le genre de crise que nous vivons actuellement. Cette marge permettait également un plus grand confort de travail pour le personnel soignant et donc des soins de meilleure qualité. Cette tendance existe ailleurs : en 10 ans, le système italien a réduit de 37 Mds€/an les dépenses pour son système de santé, diminuant de 70 000 lits la capacité de l’hôpital, et fermant 359 services et abandonnant de petits hôpitaux.

Mais tout ceci, vous le saviez certainement déjà étant donné le traitement médiatique abondant sur le sujet en ce début de crise.

Notre industrie

Une crise sanitaire de grande ampleur, en tant qu’elle met en jeu des vies humaines, modifie, là encore de manière évidente, les activités humaines. Une activité particulièrement importante est la production (de biens et de services). Cette production est mise à mal, comme notamment en Chine où un confinement a été rapidement rendu obligatoire dans plusieurs régions. Là, les gens ne peuvent plus travailler, si bien que la production s’arrête. En un mot, le capital humain vient à manquer. Remarquez au passage que si du capital « énergie » venait à manquer (manque d’électricité ou de charbon pour faire tourner les usines, ou manque de pétrole pour faire rouler les camions), la conséquence serait la même. Cela a une importance dans nos sociétés car les économies sont mondialisées, donc l’arrêt du travail dans une zone a des répercussions dans d’autres zones. Ainsi, une crise locale devient globale. Une industrie dont le produit requiert des pièces chinoises se retrouve alors bloquée, même si elle est localisée ailleurs.

Cela ne saurait être un problème si les économies nationales étaient capables de se restructurer rapidement pour assurer une production minimale de biens et de services, tels que produire des vêtements, des produits d’hygiène, la nourriture, les médicaments, et l’énergie. Or, ce n’est plus forcément le cas. En d’autres termes, une économie mondialisée est plus optimisée pour les temps normaux (les coûts de production sont en théorie réduits par la spécialisation des différentes régions du monde, et par les effets d’échelle), mais les conditions anormales qu’elle rencontre se propagent beaucoup plus facilement à travers le globe. On peut alors parler de moindre résilience du système mondialisé par rapport à un système d’économies nationales plus autonomes sur les biens et services de base précités. On peut là encore voir ce « choix » (la mondialisation ne s’est pas faite toute seule mais par un ensemble de choix politiques plus ou moins concertés) comme une préférence pour l’optimisation de court-terme par rapport à la résilience aux chocs que les sociétés humaines traversent régulièrement sur le long-terme. Par exemple, ne pas avoir la main, pour une Nation, sur la production de médicaments et de matériels médicaux permettant le bon fonctionnement du système de santé national, pose la question de la résilience de cette Nation à une crise sanitaire.

Le virus se propageant via les personnes, la crise révèle également la massification des flux de personnes (tourisme, business), qui est relativement récente. Cette massification est principalement due à la montée des classes moyennes dans le monde (essentiellement en Chine), et à l’arrivée des compagnies aériennes low cost. L’industrie aéronautique, en tant que vecteur du virus, est directement affectée par cette crise (certains gouvernements empêchent les individus d’entrer dans leur pays, en fonction de leur nationalité et de la situation sanitaire dans les autres pays). Cela implique directement les compagnies aériennes, les aéroports avec tous leurs commerces et services, les contrôleurs aériens, et, si la crise vient à durer, les industries qui conçoivent et produisent les avions.

Le secteur de l’énergie

Vous avez dû également entendre que l’industrie du pétrole était impactée. C’est que l’industrie, et en particulier l’industrie aéronautique, sont des consommateurs importants de pétrole. Ainsi, lorsque les activités humaines viennent à se contracter, elles demandent moins de pétrole. L’industrie pétrolière devrait donc voir son activité se contracter également, si la crise vient à durer. Cela se traduit, à court terme, par une baisse du prix du pétrole (c’est le signal qu’on produit trop de pétrole). C’est de mauvais augure à moyen terme, car ce signal incite à moins investir dans l’exploration et l’exploitation de pétrole, ce qui pourra mener à des manques de pétrole futur, et donc à des crises économiques car il sera trop cher. Et paradoxalement, ce prix bas n’incite pas non plus les acteurs économiques à investir dans des énergies alternatives au pétrole !

Vous l’aurez compris, les économies sont connectées au niveau mondial, et les différents secteurs de l’économie sont également interconnectés.

Le secteur de la finance

Cela pose un problème, en temps de crise, pour le secteur financier. Le secteur financier a pour rôle de financer l’économie. En d’autres termes, il a pour rôle de déterminer où l’argent devrait aller ; il choisit donc combien de personnes peuvent travailler, et avec quels moyens, dans les différents secteurs de l’économie ; il détermine quelles activités développer, et quelles activités stopper. Pour ce faire, il prête de l’argent à ces différents secteurs, qui doivent ensuite le lui rembourser avec des intérêts. Mais en temps de crise, les différents secteurs peuvent en arriver à avoir des retards dans le paiement de leurs dettes, voire peuvent faire défaut (ils ne remboursent pas tout). Ainsi, par exemple, le secteur pétrolier américain s’est beaucoup endetté pour se développer, et la baisse du prix du pétrole pourrait faire qu’il n’arrive pas à être assez rentable pour rembourser ses dettes. De tels défauts de remboursement, s’ils se généralisaient à cause de la crise de production, déstabiliserait alors le secteur financier, et pourrait mener à une « crise systémique », allant plus loin que celle de 2008. Dans ce genre de crise, une banque (dont les créanciers ne pourraient plus rembourser leurs dettes) fait faillite, ce qui entraîne la faillite d’autres banques car les banques se sont fait des prêts entre elles et ne peuvent plus se rembourser. Dans le pire des cas, les moyens de paiement ne sont plus assurés. Pour la crise de 2008, les Etats étaient venus en aide aux banques pour éviter ce scénario du pire. Mais si la crise est trop importante, il se pourrait que les Etats n’aient pas les moyens suffisants pour l’éviter. Une solution généralement mise en avant dans ce cas est la nationalisation des banques en question, et une reprise en main par l’Etat de leurs activités, afin d’assurer les paiements.

Le passage en revue de ces divers secteurs illustre à quel point nos systèmes économiques se sont spécialisés finement et efficacement dans la gestion des affaires courantes, tout en oubliant les soubresauts plus rares, mais qui existent et continueront d’exister. Il s’agit donc d’un pilotage de notre économie de plus en plus court-termiste. Dit autrement, notre économie semble être pilotée par un pilote qui aurait une mémoire de plus en plus courte, oubliant ce qu’il aurait vu au long du chemin déjà parcouru : les virages en épingle, les nids-de-poule… Et réglant ainsi sa machine pour ne suivre plus que les courbes et les états de route « habituels ».

D’autre part, et de manière intéressante, la crise révèle les rouages physiques de notre économie. Enfin les médias abordent-ils (timidement) la manière dont nos biens et services sont produits, où, et par qui.

Et pour autant, peut-on dire, et pourra-t-on dire après la crise du coronavirus, que les médias nous ont informé de manière juste et équilibrée, sur cette crise, sur ses dynamiques, sur les dangers réels qu’elle représente ?

Comment le pouvoir réagit-il face au virus ?

Pour répondre à cette question, je vais devoir développer de manière plus profonde comment cette crise révèle des éléments cruciaux sur la structure du pouvoir dans nos démocraties capitalistes.

Le pouvoir s’intéresse manifestement beaucoup au coronavirus. On peut alors se demander pourquoi il ne s’intéresse pas autant à d’autres sujets qui mettent également en jeu de nombreuses vies, voire l’intégrité des démocraties capitalistes elles-mêmes : le réchauffement climatique, la quantité de pétrole qu’il nous reste, ou encore la chute de la biodiversité.

Une rapide théorie du pouvoir

Y a-t-il un pilote dans l’avion ? Non, il y a trois équipes de pilotes…

Ce que j’appelle par la suite « le pouvoir » n’est pas uniquement le pouvoir politique (le gouvernement, et les divers échelons de structures politiques élues, tels les municipalités, ou les régions), mais l’ensemble des institutions qui, au premier ordre, décident de la marche de nos sociétés : les acteurs de la finance (et en particulier les grands actionnaires qui possèdent de larges pans de l’économie et qui cherchent à en tirer des profits à court terme), le pouvoir politique (dont je viens de parler : le gouvernement etc.), et les grands médias (possédés par l’Etat ou des actionnaires privés). Les premiers orientent les grands choix économiques (dans quels secteurs investir) ; les seconds décident des règles du jeu cadrant les activités économiques (entre autres, mais c’est cet aspect qui va m’intéresser ici) ; les troisièmes décident des grands sujets à soulever, à aborder (ou non) dans la société, et de la manière de les développer (qu’on appelle « l’angle » du sujet).

Une idée particulièrement puissante à notre époque dans les démocraties capitalistes occidentales, et que je vais utiliser comme hypothèse de travail par la suite, est que ces trois pouvoirs fonctionnent en fait de concert et partagent les mêmes orientations idéologiques et les mêmes intérêts. Ces intérêts ne sont pas toujours compatibles avec l’intérêt « général » (qui est une notion théorique signifiant qu’on prend une majorité des gens en considération lorsqu’une décision collective est prise). Le pouvoir actuel, selon moi, peut se définir comme la conjonction de ces trois pouvoirs.

Ainsi défini, il semble que ce pouvoir ne désire pas spécialement se pencher sur les sujets que je viens de mentionner (réchauffement climatique, pétrole, biodiversité). Au contraire, il semble désirer ardemment se pencher sur le coronavirus. Autrement dit, tout se passe comme si le pouvoir aimerait une réaction forte de la société sur le coronavirus, et une réaction faible sur le réchauffement climatique, sur le possible déclin à venir de l’approvisionnement en pétrole, ou sur la crise de biodiversité.

… Qui travaillent main dans la main dans un objectif commun

Une hypothèse particulièrement puissante pour expliquer ces choix est que le pouvoir s’auto-organise avant tout de manière à ce que les grands actionnaires puissent accumuler des profits à court-terme. Il ne s’agit pas forcément de décisions conscientes par un petit groupe de gens, mais plutôt d’une organisation qui émerge d’elle-même (on parle de phénomène d’émergence), car les différents agents du pouvoir partagent une même culture et une même idéologie (qu’on pourrait résumer par la formule « l’accumulation du capital est bonne pour la société dans son ensemble »). Ainsi, au premier ordre, les acteurs de la finance (les grands actionnaires et le secteur financier) réalisent leurs placements financiers dans les secteurs qui lui permettent de générer le plus de profits à court terme. Le politique organise les règles du jeu, sous l’influence majoritaire de ces premiers acteurs par le biais des entreprises qu’ils possèdent, et qui disposent d’une importante force d’influence (les lobbies). Les règles sont ainsi largement favorables à la génération de profits à court terme pour ces acteurs. Quant aux grands médias, ils représentent principalement les intérêts de ces mêmes acteurs, et prennent leur point de vue idéologique.

J’insiste ici sur le fait que cette description du pouvoir est certes puissante pour comprendre les grandes directions prises par notre société, au premier ordre, mais elle n’est pas suffisante pour comprendre le détails des événements et leur déroulement précis. J’affine et je nuance cette description par la suite.

Le pouvoir n’aime pas trop le coronavirus, mais il n’est pas contre un bon petit réchauffement climatique

Le coronavirus pose évidemment un risque fort sur l’objectif d’accumulation des profits visé par le pouvoir, en bloquant l’économie (si la population panique, par exemple). Mais il met aussi directement en danger la vie des acteurs de ce pouvoirs : les grands actionnaires, les dirigeants industriels et de la finance, les hommes politiques, les grands journalistes ne sont pas immunisés contre ce virus. C’est donc un sujet de première importance pour le pouvoir que je viens de définir.

Au contraire, réagir face à la crise climatique ou à la crise de la biodiversité rapidement reviendrait pour le pouvoir à ne pas maximiser les profits à court terme : pour maximiser, il vaut mieux exploiter de nouveaux terrains pour l’industrie agroalimentaire plutôt que de ne pas les exploiter, même si c’est au prix de pertes de biodiversité ; il vaut mieux exploiter le charbon, le gaz et le pétrole que nous avons en stock dans les mines de charbon et les puits d’hydrocarbures, pour produire des biens et des services, plutôt que de ne pas le faire, même si c’est au prix d’une aggravation du réchauffement climatique.

C’est pourquoi le pouvoir ne désire pas soulever le sujet des externalités négatives de ces activités. Bien au contraire, ces sujets sont plutôt traités sous l’angle quasi-exclusif des bienfaits (souvent réels à court-terme) des activités en question (l’agroalimentaire permet de nourrir la population, les combustibles fossiles permettent de disposer du confort moderne, etc.) ou sous l’angle des petits gestes que ces industries font (mettre un peu moins d’engrais, développer un secteur « énergies renouvelables » à côté des activités « oil & gas » dominantes, etc.). Et si jamais le sujet du réchauffement climatique est abordé en tant que tel, c’est simplement pour mettre en avant les petits gestes individuels qui ne remettent pas fondamentalement en cause la structure et l’objectif du pouvoir.

Il me semble que cette définition du pouvoir est puissante, en ce qu’elle permet de bien comprendre les macro-décisions prises par nos sociétés. Ce que j’appelle les macro-décisions sont les grandes directions prises par nos sociétés, en faisant comme si la société décidait d’elle-même, et sans chercher à comprendre précisément quel collège d’acteurs a concrètement mené à prendre cette direction. Car ces directions sont en fait impulsées par de nombreux acteurs qui poussent chacun dans certaines directions, et je m’intéresse ici à la résultante de ces jeux d’acteurs.

A quoi s’attendre avec un tel pouvoir pour la suite de cette crise ?

Cette définition permet de comprendre les macro-décisions prises par nos sociétés, sans les juger moralement. Elle me permet également de faire un peu de prospective : à quoi peut-on s’attendre, avec ce pouvoir ainsi défini, sur la gestion de la crise ?

On peut s’attendre a priori à des entreprises qui vont pousser leurs salariés à travailler sans tenir compte de l’estimation du risque scientifiquement établi. Ni tenir compte de l’estimation des risques épidémiologiques (à l’échelle de la société) de propagation du virus. Sans moi-même connaître ces estimations, je m’attends alors à ce que l’échelle de management des entreprises (des propriétaires/actionnaires, aux chefs de services locaux) invite les salariés à travailler, ou à poser des congés (pour éviter les pertes économiques pour l’entreprise), si le gouvernement leur laisse le libre choix (ce qui est le cas pour l’instant en France). Cela permet, pour chaque entreprise, de limiter les pertes de profits microéconomiques, quitte à faire courir des risques à la société. Remarquez que certaines entreprises (telles Peugeot ou Renault) ont décidé de fermer leurs usines. Elles l’ont fait d’elles-mêmes, mais avec la garantie que le paiement du chômage technique serait assuré par l’Etat, ce qui limite fortement leurs pertes, et sous la pression des salariés (via les syndicats), qui désiraient éviter la propagation du virus entre eux.

Au niveau médiatique, on peut s’attendre à des informations tendant à minimiser les risques si ceux-ci s’avèrent tels qu’ils mettraient en cause les activités économiques. Par contre on peut s’attendre, si ces risques sont en fait assez faibles, à des informations claires et précises sur la dangerosité, sur les symptômes, sur ce qu’il se passe dans les hôpitaux, etc. C’est à mon avis la première option qui est en train de se dérouler. Ainsi, les angles médiatiques se focaliseront sur les mesures prises, sur leurs impacts économiques (annulations d’événements, de trajets, craintes de faillites d’entreprises et de pertes d’emplois), et assez peu sur les symptômes réels, sur la souffrance générée par la mort des proches, sur les séquelles que les cas graves auront suite à leur hospitalisation s’ils survivent, sur les lois de propagation du virus, sur la manière dont les systèmes asiatiques ont réagi et pourquoi ils ont réagi bien plus fortement que nous. Ils se focaliseront sur l’Italie en se demandant si « elle n’en ferait pas trop », plutôt que si « on ne devrait pas faire rapidement comme eux », etc. On peut également s’attendre à un discours sur le fait que « les gens ne sont pas prêts à abandonner leur liberté de consommer en démocratie » (consommer des spectacles, des vacances, des événements…), une focalisation naturelle sur le fait « qu’il faut faire attention à ne pas perdre les emplois » plutôt que  sur le fait de « ne pas perdre des vies », etc.

Attention, je ne dis pas que toute activité économique devrait s’arrêter, car dans ce cas on ne pourrait plus se nourrir (l’agriculture, l’industrie agroalimentaire, la grande distribution, les commerces de proximité, etc, s’arrêteraient de fonctionner), se soigner (ce qui serait dommage dans notre situation), conserver une hygiène décente, etc. très longtemps. Une gestion « rationnelle » de la crise serait alors de faire fonctionner tous les secteurs économiques « vitaux », et d’arrêter les autres afin de limiter la propagation du virus. Selon mon hypothèse, une telle gestion rationnelle ne sera mise en place que le plus tard possible par le pouvoir. Autrement dit, je pense que des secteurs non vitaux vont continuer à fonctionner, au prix de contaminations supplémentaires. Par exemple, malgré les annonces présidentielles du 12 mars de continuer les commerces seulement essentiels, rien n’a été imposé à la partie non commerciale de l’économie : la production de voitures, d’avions, de meubles, de jeux vidéo, de logiciels, d’armes, etc, peut continuer, au bon vouloir des gérants de ces industries.

Le quatrième pouvoir de nos démocraties : le peuple

Je vais finalement nuancer mon hypothèse de travail par un facteur supplémentaire : le « peuple ». En effet, il se trouve que le fonctionnement du pouvoir que je viens de supposer est modifié lorsque le « peuple » agit, ou s’exprime, intensément (et c’est bien la moindre des choses dans une démocratie que le peuple ait son mot à dire). Dans ces cas d’expression intense, on peut voir l’influence de ce facteur dans le discours médiatique, et parfois même dans la macro-décision prise par le pouvoir. Par exemple, le discours médiatique sur la réforme des retraites a légèrement changé lorsque de vastes grèves et manifestations ont eu lieu (on est passé de « les privilégiés du système des retraites l’empêche de changer », à « ce changement de système est complexe et mériterait de plus amples explications et plus de pédagogie pour rassurer »). Ou encore, le discours médiatique sur les violences policières lors du mouvement gilet jaune est passé de « le système de maintien de l’ordre a été irréprochable et toutes les violences ont été déclenchées en premier lieu par les gilets jaunes » à « en effet des violences policières illégales ont eu lieu ». Le facteur « peuple » peut donc avoir son importance en particulier via les réseaux sociaux.

Dans le cas de la crise actuelle, on pourrait conclure de mon hypothèse de travail sans le facteur « peuple » qu’aucune entreprise ne fermerait, et qu’aucune modification de l’organisation des entreprises (télétravail, travail au 3×8, en équipes séparées, etc.) n’aurait lieu, afin de continuer à générer le plus de profits possibles pour les acteurs de la finance. Mais c’est sans tenir compte de la peur du peuple, qui peut radicalement changer la donne en cas d’épidémie massive et tout désorganiser, ce qui constitue la crainte ultime du pouvoir.

Lors de cette crise, une fois n’est pas coutume, l’informateur et influenceur du pouvoir a été la Science. La Science non pas pour la beauté de la science et de sa vérité (car sinon la crise climatique serait déjà résolue), mais la Science en ce qu’elle pouvait informer le pouvoir sur le risque de panique générale : « si vous ne faites rien, la France aura entre 300 000 et 500 000 morts en quelques mois », ont dit les épidémiologistes. Et on aurait pu ajouter, en sous-titre : « et ce sera la panique générale ». Egalement, la Science en ce qu’elle informait des risques de décès encourus par les acteurs du pouvoirs eux-mêmes et leurs proches.

Le peuple peut aussi s’exprimer directement, bien que cela soit moins le cas pour cette crise : plus les réseaux sociaux relaieront des informations scientifiques sur le coronavirus, sur les symptômes, les statistiques, les dynamiques de propagation, les raisons des stratégies des autres pays ; plus le personnel médical, et les épidémiologistes relaieront ce qu’il se passe concrètement sur le terrain via ces réseaux, ou directement vers le pouvoir ; plus les syndicats exprimeront la peur des salariés d’aller travailler, plus le pouvoir devra en tenir compte, et réagir. Les grands médias, les grands dirigeants d’entreprise commenceront ainsi à s’intéresser à ces sujets, puis le gouvernement le fera.

Ce « quatrième pouvoir » (le peuple), s’il veut faire entendre la voix de l’intérêt général, doit donc s’informer, analyser, s’exprimer, débattre, et partager pour influencer les trois premiers pouvoirs. Il peut se faire entendre via diverses formes de corps intermédiaires (les syndicats, les associations…). Sans cela, les actions seront certainement plus lentes, trop tardives, comme elles l’ont déjà été dans ces premières phases de l’épidémie, au détriment de la santé publique.

J’espère que la vision et les enseignements développés dans ce post pourront vous servir à analyser les autres crises que nous connaîtrons, ou connaissons déjà, ou tout du moins à vous poser de nouvelles questions sur ces crises et sur le pouvoir en démocratie capitaliste. Ils sont par exemple précieux, selon moi, pour mieux comprendre comment la crise climatique est traitée par les grands médias et par les gouvernements.

La COP21 : good COP / bad COP ?

En ce début d’année 2016, tous les  quelques  peu de grands médias mondiaux ont la même question à la bouche : la COP21 a-t-elle été un succès ? Vous vous posez d’ailleurs peut-être la question, vous qui suivez les médias ! Le suspense était insoutenable depuis la dernière « Conférence des Parties » à Lima au Pérou : on se demandait si les « parties » allaient enfin prendre une décision importante pour l’avenir du monde. Seraient-elles enfin des « parties génitrices » dignes de ce nom ? Génitrices d’un accord mondial sur le climat, bien sûr.

Seul Matt Damon, sur Mars, et nos amis non-voyants, n'ont pas eu la chance de voir ce logo l'année dernière... | francebleu.fr
Seul Matt Damon, sur Mars, et nos amis non-voyants, n’ont pas eu la chance de voir ce logo l’année dernière. | francebleu.fr

Avant de répondre à cette question, reprenons les choses depuis le début, au cas où vous étiez sur Mars pendant toute la fin 2015, en train de manger des patates avec Matt Damon: qu’est-ce qu’une COP ? Et qu’est-ce qu’une « partie » ?

Bébé COP

Imaginez une conférence réunissant la plupart des pays du monde (les Nations Unies) pour parler de notre climat. Cette grande conférence serait organisée chaque année, à différents endroits du globe. Et tenez-vous bien, les pays y décideraient de faire des efforts pour diminuer leurs émissions de gaz à effet de serre ! Et bien cette conférence existe, et elle s’appelle COP (dites « Conference Of ze Partiz » si vous voulez vous la péter un peu). En effet, les pays ont un jour décidé qu’ils allaient se réunir tous les ans, pour parler du climat. Ils devaient sacrément s’ennuyer tous seuls dans leur coin, pour prendre cette décision non ? 😛

Disons plutôt que dans les années 1970, les gens normaux comme vous et moi, et les chercheurs, ont commencé à poser des questions légèrement embarrassantes à leur gouvernement : dites donc messieurs (oui, les gouvernements sont généralement des messieurs), qu’est-ce que c’est que ce climat qui se détraque ? Qu’est-ce que c’est que cette eau polluée ? Et cet air pas très pur ? Ce que les gouvernements ont entendu d’après moi, c’est plutôt : dites donc, on ne risque pas de sacrément perdre des sous si jamais toutes ces pollutions nous touchent plus que les autres pays ? Et alors là, les différents pays se sont mis d’accord pour se rencontrer et parler de ça. Ils se sont vus à Stockholm en 1972 pour parler d’environnement. Cela n’a pas donné grand-chose.

COP à Cabana

20 ans plus tard, les mêmes problèmes s’étaient évidemment accentués, et nos chers pays se sont remis autour de la table, à Rio de Janeiro. C’est là qu’ils ont décidé qu’il ne serait pas mal que notre développement soit « durable ». L’idée était que « l’amélioration » de nos vies ne mette pas en péril la vie des générations futures. On a déjà parlé de cette idée, surtout en ce qui concerne le climat ; vous savez, l’idée que notre consommation d’aujourd’hui a des effets de long terme sur notre environnement et donc sur nous plus tard. L’exemple dont je vous parle souvent, c’est qu’acheter un ordinateur rejette 1000 kg de CO2 dans l’atmosphère, et ces 1000 kg y restent plusieurs siècles ! Donc oui, il est bon de se poser la question de savoir comment adapter nos comportements d’aujourd’hui pour notre propre futur et celui des suivants.

Moi aussi je voulais participer au sommet de Rio pour l'environnement !! | en.wikipedia.org
Moi aussi je voulais participer au sommet de Rio pour l’environnement !! | en.wikipedia.org

A la fin des années 1980, les pays décidèrent que les chercheurs qui pouvaient apporter de la connaissance sur le climat devraient se réunir régulièrement pour produire des (gros) rapports sur l’état du climat, d’une part parce que de nouvelles recherches sur le climat montraient clairement que les hommes sont responsables de l’augmentation de l’effet de serre, d’autre part parce qu’il fallait quelque chose à se mettre sous la dent pour la réunion à Rio (d’autre que la Feijoada, ce fameux cassoulet brésilien), en 1992. C’est ainsi que le GIEC (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat) est né. Il s’agit d’un groupe international qui organise la recherche sur le climat, et qui est financé par les pays eux-mêmes. Depuis, ce groupe sort un rapport résumant les avancées de la recherche sur le climat tous les 4 ou 5 ans.

Bref, vous l’avez compris, tout était bien parti à Rio pour qu’un plan d’avenir soit fait sur le climat. Attention, je vous arrête tout de suite si vous pensez que ce plan d’avenir, c’était des décisions du genre : « on va limiter le nombre d’achats de voitures et construire plus de tramways et trains ». Non, pas du tout ; en l’occurrence, à Rio, il s’agissait d’un plan pour… mettre en place un plan. Du genre : « ce que je vous propose, c’est qu’on se voit régulièrement pour suivre le problème ensemble et réfléchir à ce qu’on pourrait faire si le problème devient vraiment… problématique. » Les COP étaient créées ! Une COP est une de ces réunions régulières qu’on a décidé de mettre en place au sommet de Rio. Et les « parties » ne sont ni plus ni moins que les différents pays qui se sont mis d’accord pour venir à ces réunions.

La COP est pleine

Alors, que s’est-il passé à la COP de Paris ? Comme d’habitude, les parties se sont réunies pour continuer leurs négociations, tranquille. Non, pas si tranquille, car Paris marquait la fin d’un cycle. A Paris, il fallait obtenir un accord pour que l’aventure des COP continue. Quoi, les parties en avaient marre de se voir ?? En fait, tout aurait déjà pu s’arrêter à Copenhague, en 2009… Reprenons un peu d’histoire pour comprendre l’enchainement des COP. C’est vrai, 20 COP ça fait beaucoup ; il a dû s’en passer des choses pendant les COP !

La COP 1 d’abord ?

La COP la plus importante, ça a été celle de Kyoto, la COP… 3, en 1997. Elle a été importante car pour la première fois les pays se sont mis d’accord sur un plan pour réduire leurs émissions de gaz à effets de serre. Evidemment, les pays se sont laissés du temps pour réaliser ce plan : ils se sont dit que la baisse des émissions serait mesurée entre 2008 et 2012. Ils avaient donc 11 ans pour faire des progrès, et ensuite le maître d’école passerait dans les différents pays pour vérifier ces progrès. Quelle serait la punition pour les mauvais élèves ? C’est simple, c’est juste que cela serait trop la honte (ou pas) de ne pas tenir son engagement ! Bon ce qu’il faut grosso modo retenir du protocole de Kyoto, c’est que globalement, il n’y a pas eu de progrès, et même les parties ont fait pire (nos émissions mondiales ont continué à augmenter). Mais bref, là n’est pas l’objet de ce post. Jusqu’en 2008, les pays ont commencé leurs efforts de préparation ; en 2007, lors de la COP 13, ils se sont dit qu’il faudrait peut-être prévoir quelque chose après 2012, pour continuer les « efforts ».

Moi aussi je voulais participer à la COP 3 à Kyoto !! | www.karlocamero.com
Moi aussi je voulais participer à la COP 3 à Kyoto !! | www.karlocamero.com

COPenhague

Copenhague (2009) devait justement être la COP lors de laquelle l’après Kyoto serait préparé. Le problème, c’est qu’à l’issue de la COP de Copenhague, la n°15, aucun accord n’était prêt… Alors quelques pays ont décidé qu’on continuerait à se voir, et qu’on essayerait de trouver un accord dont ils ont pondu un brouillon rapidement, pendant la nuit, tels des étudiants la veille de rendre un gros projet. Et bien on peut dire que l’accord de Paris est la version « au propre » du brouillon de Copenhague. Oui, 6 ans pour mettre au propre, c’est que le temps passe vite ! 😕

Moi aussi je voulais participer à la COP 15 de Copenhague !!
Moi aussi je voulais participer à la COP 15 de Copenhague !!

ParisCOPe

Vous l’avez donc compris, la grande réussite de l’accord de Paris, c’est qu’il a abouti à un truc propre, un vrai « accord ». Et figurez vous que dans cet accord, tout le monde a signé, et qu’il n’y a pas de séparation entre les pays développés et les pays en développement, comme c’était le cas dans le protocole de Kyoto. Autrement dit, tout le monde est chaud pour participer ! A-t-il été possible que toutes les parties se mettent d’accord pour faire un vrai effort ? Cela paraît incroyable, pour 195 parties ! L’astuce, car il y en a une, est simple ; il suffit de dire aux participants de faire ce qu’ils veulent. Et là, tout le monde est d’accord pour signer, malin ! 😎 Concrètement, il a été demandé à chaque pays de préparer une déclaration d’effort qu’il serait prêt à fournir pour protéger le climat. L’accord de Paris les force tout simplement à tenir les efforts qu’ils ont eux-même consenti à faire. Est-ce que c’est tant du foutage de gueule que ce que j’ai l’air d’en dire ?

Good COP

Pas tout à fait : déjà, les pays étaient tous d’accord pour dire que le climat méritait un effort. C’est un grand pas, car cela marque la fin du « climatoscepticisme », vous savez, ces pays qui font comme s’ils ne croyaient pas au dérèglement climatique parce que cela remet trop en cause leur mode de vie et leurs intérêts. D’autre part, cet accord permet de mettre tout le monde dans le bateau de la lutte contre le dérèglement climatique : chaque pays devra revoir ses efforts tous les 5 ans, et bien sûr les accentuer (encore une super astuce !). C’est très malin car cela permet aux pays d’augmenter leurs efforts en même temps qu’ils verront les dégâts autour d’eux ou chez eux, et/ou, sous la pression populaire. En d’autres termes, cela permettra de réagir plus vite.

Bref, cet accord est un grand succès diplomatique. Bon, pas tout à fait encore, car il faut que certains pays demande à leurs « habitants » (en fait, les représentants des habitants) s’ils acceptent l’accord de Paris (il faut que ces pays ratifient l’accord). A ce propos, une astuce a été trouvée à Paris (wow, la COP 21 a regorgé d’astuces !) : comme vous l’avez peut-être remarqué, cet accord n’est pas un protocole, ce n’est qu’un accord. Et bien cette subtilité permettra que le président des États-Unis fasse passer l’accord directement dans la loi américaine, sans même demander à ses habitants (alors qu’il aurait dû demander pour un protocole). C’est pratique dans ce pays où les représentants du peuple sont encore climatosceptiques ! 😉

Même la COP de Paris, je n'ai pas pu y aller... :(
Même la COP de Paris, je n’ai pas pu y aller… :(

Bof COP

Mais alors, une fois l’accord ratifié par les pays, qu’est-ce qui nous garantit que les pays joueront le jeu en vrai ? D’une part, les pays qui ne tiennent pas leurs efforts pourront se retrouver devant un tribunal pour les méchants pays (la Court Internationale de Justice) ; cette court est un tribunal assez sympa, qui essaye surtout de trouver des compromis pour que les pays soient copains entre eux. Si un des pays n’a finalement pas envie de faire les efforts promis et qu’il n’a pas envie d’être copain avec les autres, que se passera-t-il ? Et bien la grande force de l’accord de Paris est, comme pour le protocole de Kyoto, de mettre « la honte » aux pays qui ne jouent pas le jeu. Mettre la honte, cela veut dire que les habitants des autres pays, et sûrement certains habitants du pays qui ne jouent pas le jeu, auront les informations pour dénoncer ce pays, et ils auront un certain pouvoir de « forcer » ce pays à tenir ses promesses. Il s’agit d’un pouvoir « populaire », du genre, faire des manifestations ; et pourquoi pas aussi d’un pouvoir diplomatique à l’avenir, du genre isoler le pays qui ne joue pas le jeu en arrêtant de faire du commerce avec lui… Bref, la force de l’accord est de donner les informations et un certain pouvoir de pression contre ceux qui ne joueraient pas le jeu.

Cela dote en quelque sorte les pays d’un outil qui facilite leur déclaration d’efforts et associe ces efforts à une bonne image du pays. Imaginons que les hollandais, par peur de la montée des eaux chez eux, manifestent contre leur gouvernement pour que des lois soient prises en faveur du climat. Et bien la Hollande peut publiquement et fièrement déclarer qu’elle fera de gros efforts tout en mettant en place ces lois. Cela augmente les chances que d’autres pays l’imitent, et que des habitants d’autres pays manifestent aussi pour le climat.

Bad COP

Chaque pays s’est un petit peu creusé la cervelle pour dire l’effort qu’il avait envie de faire pour que notre climat se porte un peu mieux. Alors quel est le bilan en termes de climat, quand on additionne les efforts de chaque partie ? Pour l’instant, pas de chance : si chacun réussit à tenir ses efforts, notre climat continuera à complètement se détraquer (les experts estiment que le dérèglement atteindra un réchauffement moyen de 3,5°C par rapport à l’ère pré-industrielle, alors que l’objectif est de rester sous les 2°C, et qu’on en est déjà à 0,85°C). Ce que je veux dire, c’est que les efforts déclarés ne sont pas du tout à la hauteur du défi. Il va donc falloir compter sur la révision des efforts tous les 5 ans pour améliorer ce bilan.

En conclusion, cette COP a certainement été la meilleure COP qu’il était possible d’obtenir aujourd’hui, fin 2015. Elle est un cadre qui incitera les pays à prendre en compte le climat dans leur politique, et qui leur permettra de suivre au plus près l’évolution culturelle de leurs habitants sur le climat. Cela facilitera la remontée au niveau législatif national, des actions locales entreprises par les habitants, c’est-à-dire qu’il sera plus facile d’inscrire dans la loi d’un pays les avancées faites par ses habitants.

Les carottes au Venezuela, ou comment le prix du pétrole a chuté

Vous en avez sûrement entendu parler à la télé, le prix du pétrole fait n’importe quoi en ce moment. Il était bien tranquillement au sommet de la montagne depuis plus de 3 ans, et là il se lâche. Un vrai saut à l’élastique, une chute vertigineuse de 100$ à 50$ en 6 mois 😯 . Tout le monde est content bien sûr. Les américains se remettent à acheter de grosses voitures qui consomment à fond 😎 . La Chine fait des stocks de pétrole pour pouvoir tenir 100 jours coupée du monde (ça ne représente pas grand-chose rassurez-vous, juste 680 millions de barils. En gros, c’est comme si on plongeait entièrement la ville de Lyon sous 2 m de pétrole). Grâce à la baisse du prix du pétrole, l’Europe va peut-être même retrouver ses supers pouvoirs et la croissance revenir magiquement !

Le prix du pétrole fait du saut à l'élastique, et ça crée des sensations ! | http://prixdubaril.com/
Le prix du pétrole (ici en $) fait du saut à l’élastique, et ça crée des sensations ! | http://prixdubaril.com/

Tout le monde est content ? Vraiment ? Hé non, il y a évidemment des ronchons, comme toujours lorsqu’une bonne nouvelle est annoncée. Les pays qui vendent du pétrole, par exemple, se plaignent. Forcément, avant ils nous vendaient leur pétrole à 100$ le baril alors que maintenant il n’est plus qu’à 50$ ! Dur dur pour les pays dont le pétrole représente une source d’argent (une rente) importante. Les spécialistes en géopolitique s’amusent à deviner lequel de ces pays est le plus en difficulté face à cette chute du prix. Ce qu’ils regardent en particulier, c’est le prix du baril sur lequel les gouvernements ont prévu leur budget. Au moment de calculer leur budget, les gouvernements exportateurs de pétrole ont prévu qu’ils gagneraient beaucoup de sous grâce au prix élevé du baril. Sauf qu’en cours de route le prix chute et leur budget devient tout faux. Ils gagnent deux fois moins de sous que prévu, hum, comment dire… oups la petite erreur ! :roll: Résultat, ils doivent s’endetter encore plus que d’habitude pour pouvoir continuer à mener leur politique. Citons quelques exemples :

  • la Russie avait prévu un baril aux alentours de 100$. Et pas de bol pour la Russie, sa rente pétrolière représente presque la moitié de l’argent reçu par le gouvernement (c’est-à-dire que le gouvernement russe gagne la moitié de son argent grâce à la vente du pétrole)… Vous avez peut-être entendu parler de la chute du Rouble, la monnaie locale. Se pourrait-il qu’il y ait un lien entre cette chute surprise et la chute du prix du pétrole ? Et bien vous comprenez que si le Rouble valait 0,03$ en juin (1$ valait 33,33Rb), quand je vendais mon baril à 100$, je recevais 3333 Rb. Aujourd’hui, le baril ne vaut plus que 50$, mais le rouble ne vaut plus que 0,015$. Donc en tant que russe, je reçois… toujours 3333 Rb ! 😎 Cette coïncidence n’explique par pourquoi le Rouble a chuté en même temps que le prix du pétrole ; ceci pourrait faire l’objet d’un petit article bonus.
    Hum, il y a comme une légère ressemblance entre le cours du Rouble par rapport au dollar et le cours du prix du pétrole... Y aurait-il un lien ?
    Hum, il y a comme une légère ressemblance entre le cours du Rouble par rapport au dollar, représenté par cette courbe, et le cours du prix du pétrole… Y aurait-il un lien ?

    Bon vous vous doutez bien que pour la vie de tous les jours ce changement de la valeur du Rouble mène à d’autres complications. Autant permet-il de gonfler les prix de ce que le pays exporte, autant cela marche exactement dans l’autre sens quand il importe des produits. Par exemple, le prix de l’iPhone en Russie a doublé pendant la même période. Beaucoup de russes sont d’ailleurs allés chez IKEA refaire le plein de meubles en voyant que les prix des produits étrangers allaient continuer d’augmenter, et donc que leur argent perdait de la valeur ! C’est un bel exemple d’inflation, et les russes y ont réagi en convertissant leur argent en biens matériels durables (voitures, meubles, qui conservent leur valeur quelques années) ! Voici un mini reportage belge sur le sujet.

  • Passons au Venezuela, un autre pays exportateur de pétrole. Le Venezuela a prévu, pour avoir un budget équilibré, un prix du baril supérieur à 100$ (certains disent que son budget serait équilibré pour un baril à 120$ !). Le gouvernement est tellement dépendant des ventes de son pétrole (c’est 45% du budget de l’Etat) qu’il va être très difficile pour lui de payer ses dettes. Dans ce pays qui a officiellement les plus grandes réserves de pétrole au monde (la classe !), le prix de l’essence à la pompe était le plus bas au monde (environ 2 centimes€/L !!) grâce aux subventions du gouvernement. Mais tout cela est terminé, car le gouvernement a décidé de réduire ces subventions. Et concernant les biens importés, on observe le même effet qu’en Russie, mais en bien pire. L’iPhone est passé à… plus de 11 000$ 😯 et le kilo de carottes à presque 20$.
    Quelques carottes au prix vénézuélien... Sans commentaire :s | http://widerimage.reuters.com/
    Quelques carottes au prix vénézuélien… Sans commentaire :s | http://widerimage.reuters.com/

    Certains produits sont très difficilement importés, alors les habitants sont rationnés et font la queue des heures et des heures pour avoir du papier toilette ou du dentifrice. Je paye moins cher à la pompe, la conséquence est qu’à l’autre bout du monde des gens manquent de papier toilette : c’est la magie de notre monde mondialisé ! 😕

  • On peut parler de l’Arabie Saoudite, qui fait elle aussi des pertes par rapport à son budget prévu. Mais à l’inverse des deux exemples précédents, l’Arabie a suffisamment d’argent en stock pour tenir ce régime mincissant pendant au moins 3 ans. Donc tout baigne (dans le pétrole) pour elle !

Vous le voyez, le prix du pétrole fait toujours des heureux et des moins heureux ! Mais je sens que plusieurs questions vous brûlent les lèvres : pourquoi le prix du pétrole a-t-il soudainement baissé comme ça ? Que disent les spécialistes sur la suite des événements ? Les prix resteront-ils si bas pendant encore longtemps ? On verra dans un prochain article les liens entre la croissance et le prix du pétrole, ce qui est important pour comprendre ce qu’il se passe, et donc pour essayer de prévoir ce que le futur nous réserve ! 😉